Une question de trempe

Fidèle à une tradition ancrée depuis quelques numéros, Renaud Homez (ads 2006) délivre ici sa « carte verte », admonestation sévère -mais ici souvent détournée de façon humoristique- de la pédagogie ignatienne bien connue de tous les anciens élèves.

Les fêtes de fin d’année sont l’occasion de prendre de bonnes résolutions qui, comme chacun sait, feront long feu. Sauf que désormais l’heure est un peu plus grave. En effet, 2015 aura été un cru épouvantable pour les pays « occidentaux » entre, d’un côté, attentats ou menaces « sérieuses et imminentes » et, de l’autre, percées électorales de partis extrémistes. Il semble que le monde perd un peu la boule pour le dire platement. Le temps d’un sursaut civilisationnel a sonné.

Face à ce désarroi, j’en appelle à notre mémoire collective et à notre histoire commune.

À cet égard, je viens d’achever la biographie passionnante de Winston Churchill par l’actuel Maire de Londres, Boris Johnson (Winston. Comment un seul homme a fait l’histoire, éditions Stock). Dans l’épilogue, il se demande qui, dans l’histoire, peut se targuer d’avoir joué « un rôle déterminant pour le meilleur, ayant personnellement fait pencher la balance du côté de la liberté et de l’espoir » ? Churchill est probablement l’un des seuls ; la plupart des personnages historiques étant passés à la postérité pour les pires raisons (Hitler, Staline, Lénine, etc.). Nous devons à ce gros bonhomme buveur de whisky et fumeur de cigares de vivre dans la paix depuis 70 ans sur le continent européen, ce qui est rarissime dans l’histoire de l’humanité (on l’oublie trop souvent).

Justement, pensais-je : les Hommes ont la mémoire courte ; c’est pourquoi, l’Histoire repasse les plats. Notre génération et celle de nos parents sont nées à une époque bénie. Economie florissante, progrès technologique, allongement de la durée de vie, paix durable… Tel était le programme.
Nous ne nous en rendions pas vraiment compte : c’était normal. Les cours d’histoire à l’école sentaient la poussière et on y assistait, nonchalants, comme si tout ce qui y était dit relevait de la fiction. Films, livres, récits… La guerre, pour nous, n’a jamais été que de la fiction. Une autre génération, plus ancienne, nous préservait cependant de l’oubli et de l’ignorance – celle de nos grands-parents. Ils s’en sont allés, ou ne vont pas tarder.

Des enfants gâtés

Et comment les remercions-nous ? Comment perpétuons-nous leur mémoire ? D’un revers de la main, tels des enfants gâtés. Aujourd’hui, face aux nationalistes de tous pays, qui pour rappeler l’importance de la construction européenne ? Qui pour rappeler qu’il n’y a pas eu de guerre (sauf régionales) en Europe depuis 70 ans ? Personne. Nos hommes et femmes politiques sont devenus aveugles et sourds, trop obnubilés par leur popularité dans les sondages ; jamais ils n’invoquent les bienfaits de l’Europe dans leurs discours mais toujours ils la pointent du doigt comme un vulgaire bouc émissaire. Cette attitude est irresponsable. Nous aurions tort de n’accabler qu’eux : ils ne sont que le reflet de notre société.

Alors, comment réagir ? En ayant de la trempe. Il était si facile de renoncer ce 24 mai 1940 lorsqu’Hitler proposa aux Britanniques une entente. Les dirigeants anglais, rassemblés en cabinet de guerre restreint, sont sur le point de céder. « Beaucoup pensaient que l’indignité était le prix à payer pour préserver l’empire et éviter un carnage », écrit Boris Jonhson. Pourtant, un homme, plus lucide et plus courageux que les autres, tient tête. Winston Churchill, ce jour-là précisément, inverse le cour de l’histoire et empêche que l’Europe entière ne tombe sous le joug des nazis.

Il ne s’agit pas que d’histoire ; il s’agit de notre avenir. Nous sommes aujourd’hui dans une époque gangrenée par le repli sur soi, le compromis permanent, le court-termisme, le relativisme, l’’individualisme, et j’en passe.

On sent poindre partout un dangereux retour à la « nation », à l' »identité nationale ». Drapeaux, hymnes, fermeture ou contrôle des frontières… Alors que cette « nation » si chère à certains n’a jamais eu d’autres avantages que d’envoyer ses sujets au casse-pipe. « Il n’y aura pas de paix en Europe si les Etats se reconstituent sur une base de souveraineté nationale », prévenait Jean Monnet. C’est pourtant ce à quoi on assiste chaque jour davantage.

Si nous abandonnons l’Europe – fut-elle une construction bancale – nous abandonnons la paix. Et notre vieux et beau continent redeviendra ce qu’il a toujours été : un continent constamment ravagé par la guerre.