Une nouvelle d’un Ancien

Baptiste Erpicum travaille en tant que journaliste freelance pour L’Avenir, La Libre Immo et 24h01. Dès qu’il le peut, il exerce aussi sa plume à la fiction. Il a notamment participé à l’écriture d’un court-métrage et écrit quelques nouvelles, dont « Tes sur la vague ».

Juillet 2014. La maison culturelle flamando- néerlandaise « de Buren » organise une résidence de jeunes auteurs à Paris. J’ai l’occasion d’y participer et, lors d’une de mes flâneries quotidiennes, je retrouve pour déjeuner ma grand-tante, Thérèse, dite Tes. C’est elle qui m’inspire la courte nouvelle qui suit. Et il va de soi que je la lui dédie.

Tes sur la vague

Cette année-là, à la fin de l’été, je montai, à la suite d’autres voyageurs, dans le train en direction de Paris. Je m’assis sur un siège libre, dos au sens de la marche, et, pendant le voyage, je regardai, à travers la vitre, le paysage disparaître au loin: les maisons bruxelloises s’espacèrent, devinrent toutes petites, puis s’éclipsèrent à l’horizon. Elles furent remplacées par une plaine couverte de récoltes, et des pâturages. La pluie se mit à tomber. Elle cinglait les vitres sous la poussée du vent. Les gouttes s’étiraient pour former des rangées de perles, depuis l’avant du wagon jusqu’à l’arrière. Il pleuvait très fort. Je dépliai la lettre de recommandation du professeur Beauregard. J’en relus un passage que je connaissais déjà par cœur.

« Tandis que je donnais cours de dessin aux Beaux-Arts de Bruxelles, Mlle Thérèse Dumont attira mon attention par la qualité de son travail et sa vision des choses, très personnelle. Je retins ses qualités artistiques indéniables et un goût réel pour la peinture. Une fois qu’elle eut achevé ses études, elle exprima le souhait d’entreprendre une carrière artistique à Paris. Je l’encourageai à poursuivre ce projet, convaincu que son talent pourrait s’épanouir auprès d’artistes qui refusent de sacrifier leur inventivité à la représentation du monde visible. »

À Paris, l’averse était passée. On voyait l’éclat du soleil se refléter dans les flaques d’eau. Je pris le second document que m’avait donné le professeur Beauregard, un plan de la ville sur lequel était indiqué un hôtel où je pourrais séjourner quelques jours. Je me perdis en chemin, mais c’était bien agréable de marcher, au hasard, dans une ville inconnue, sans que personne ne vous attende quelque part.

L’hôtel, sur lequel je tombai enfin, était plus coûteux que je ne l’avais imaginé. Le réceptionniste me confia que sa tante louait une chambre du côté de Montmartre. Il l’appela pour moi et convint d’un rendez-vous. Il me dit qu’elle était petite et avait des cheveux blancs. Grâce à sa description, je la retrouvai, sans peine, au pied d’un immeuble, rue Lamarck. La dame âgée me précéda dans l’escalier, jusqu’au septième étage, sous les toits. La pièce était dénuée de tout confort. Il n’y avait pas d’eau, pas de chauffage, pas d’électricité. Mais c’était tout à fait charmant. En passant la tête par la lucarne, on voyait le Sacré-Cœur, planté au sommet de la butte Montmartre, et les enfants qui glissaient le long de rampes d’escaliers accrochés à flanc de colline. Je dis à la dame aux cheveux blancs que je prenais la chambre. Elle me demanda de régler un mois de loyer, d’avance. Mes économies en furent réduites à néant. Il fallut que je me mette à l’œuvre.

Le lendemain matin, le soleil se découpa à travers la lucarne de ma nouvelle chambre, encadrant mon visage posé sur l’oreiller. J’ouvris les yeux, sous l’effet de la lumière, et me dis que la nuit avait été parfaitement agréable. Sans déjeuner, je descendis les escaliers de l’immeuble, quatre à quatre, dévalai la butte Montmartre, traversai la Seine, puis le boulevard Saint-Germain des Prés, et arrivai aux ateliers de la rue du Cherche-Midi. Je me glissai à l’intérieur du bâtiment, en même temps qu’un groupe de jeunes artistes qui riaient très fort.

Je vis un peintre, de dos, retoucher une grande toile sombre qui représentait une femme nue, allongée sous le masque bienveillant de la mort. Je sus que j’avais trouvé Jean Marembert. Je lui tendis la lettre de recommandation du professeur Beauregard.

Jean Marembert lut la lettre, la replia et la glissa dans la poche de son tablier. Il ne dit rien et reprit son travail. La femme nue avait la peau diaphane. Elle se détachait sur un fond bleu, très foncé. Lorsque le peintre affirma son regard à coups de pinceau frénétiques, elle sembla ne plus craindre la mort, qui l’attendait, accroupie au-dessus d’elle. Jean Marembert prit du recul pour contempler son œuvre. Il émit un long râle de satisfaction, avant de se rappeler que j’attendais dans l’entrée.

« – Revenez demain, jeune fille. Vous pourrez vous installer dans ce coin de mon atelier. »

Du début de l’automne à la fin de l’hiver, je travaillai chaque jour sans relâche. Quand je finissais un tableau, je le déposais, sur le chemin du retour, chez un galeriste de la place du Tertre. Le soir, je dinais dans un café situé à l’angle de ma rue.

Au début du printemps, le galeriste m’invita dans le réduit au fond de sa galerie. Il fourra le nez dans ses papiers. Il calcula qu’il avait vendu quatorze de mes tableaux, en six mois, tandis que je lui en avais apporté au moins le double. Il conclut qu’il ne pourrait plus exposer mes nouvelles toiles, tant qu’il n’aurait pas écoulé celles qui s’accumulaient déjà dans sa réserve. Je décidai dès lors de prendre mes samedis pour essayer de vendre mes tableaux moi-même. Je présentai mes œuvres sur la place du Tertre et dans tous les cafés de Montmartre. L’un de ces jours, je croisai la route de Cora Manuski, une jeune peintre qui démarchait aussi dans la rue. Cora jeta un œil sur mes toiles et me dit qu’elles étaient pleines de poésie. Je lui expliquai qu’il s’agissait d’un cheval-grue et d’une femme-réverbère. Elle rit beaucoup et me promit que nous allions devenir de très bonnes amies.

« – Est-ce qu’on n’est pas bien ma petite Tes ? J’ai le cœur chaud de nous savoir, ensemble, toi et moi, prêtes à leur montrer qui nous sommes. »

Cora avait de la suite dans les idées. Pendant qu’elle attirait le chaland, avec son bagou effronté, moi, je restais sans rien dire, en battant des cils d’un air timide. Ce procédé nous permit à chacune de vendre une toile à un touriste anglais. Pour célébrer notre bonne fortune, Cora m’emmena dans les cafés de Montparnasse. Les poètes récitaient des textes, debout sur les tables. Les verres s’entrechoquaient, à chaque toast porté à la vie de bohème. Cora alla chercher deux coupes de champagne au bar. Elle me tendit l’une d’elles. J’y trempai mes lèvres et découvris la sensation des bulles qui pétillaient sur ma langue. Je dis à Cora que je voulais que cet instant se prolongeât pour l’éternité. Elle sourit. Puis, elle éclata de rire.

« – Nous chevauchons la crête d’une vague haute et magnifique qui s’apprête à emporter Paris dans un tourbillon surréaliste ! »

Je me réveillai avec un léger mal de tête. Mon regard se précipita par la fenêtre. Je ne retrouvai aucune trace du passage de la vague qui aurait emporté Paris dans un tourbillon surréaliste. Au contraire, la ville apparaissait abjecte, froide et concrète, presqu’obscène. Ses buildings gris s’étiraient sous une masse de nuages sombres, se laissant aller à l’existence. Cette vision me donna la nausée. Je m’éloignai de la vitre et retournai m’asseoir dans mon fauteuil, au milieu de mon appartement, au dix-septième étage d’un immeuble, rue de la Convention, dans le quinzième arrondissement de Paris. Il y avait du café au lait, froid, sur le guéridon, à côté d’un quart de tarte aux fraises, et une cigarette qui s’était entièrement consumée dans le cendrier posé sur l’accoudoir. Je me levai difficilement et recherchai, dans ma bibliothèque, le poème que Cora m’avait écrit, il y a soixante ans. Je le retrouvai glissé entre deux livres de la Pléiade.

Je fermai les yeux, assise dans mon fauteuil, et je me dis que s’il ne subsistait aucun vestige de ce que cela signifiait de vivre à Paris autour de 1955, il y avait cette poésie, quelques-uns de mes tableaux, le cheval-grue et la femme-réverbère, et l’art en général, pour témoigner de notre « histoire », la mienne, celle de Cora, celle de toute une génération, dont l’énergie mûrît en une belle et longue fulguration. Avant de m’endormir, je regardai encore par la fenêtre. La pluie se mit à tomber. Je crus distinguer la ligne de marée haute, cet espace-temps où la vague surréaliste finit par se briser, avant de redescendre, mais, peut-être, était-ce déjà dans mon rêve.

« Poudre aux yeux, l’avaloire à couleuvres ouverte,
L’alphabet Braille dans les pognes, c’est le faible en

Gueule. Il est assis au premier rang.
Sur la piste, il y a l’homme de plume et de poids
Et son train.
Son train ; le batteur d’estrade, le metteur en
Œuvre, le crapaud accoucheur C’est la grande parade.
Bons becs et faux nez, ils sont là à s’entrebaiser, redonder,
grandiloquer, confabuler, outrecuider… Ils carrent le cercle,
Triangulent le néant, ils parlent couleur et transcendances
Ils parlent d’or et d’ores et déjà avec la vergogne que
L’on sait…
Fleurissent le trope et la boursouflure, applaudit le faible en
Gueule, Voilà notre Tes à l’ordre du jour :
On l’introduit dans les vues de,
On l’acoquine aux ismes,
On la presse entre le ziste et le zeste On la perd en conjectures
Et le coq-à-l’âne aidant
On l’égare on s’égare
On la perd entre chien et loup
On la perd pour de bon.
Pourtant, quelque part hors de l’équation espace-temps,
Tes existe dans son air à vivre. Elle est libre, intangible
Elle est Tes, elle rit aux anges, à la lune, à son
Cheval-grue, à sa femme-réverbère. »*

* Ce poème était réellement inscrit sur un bout de papier conservé dans la bibliothèque de ma grand-tante, Tes. Parmi mes notes, je ne retrouve malheureusement pas le nom de son amie, celle qui lui a écrit ces quelques mots pleins de poésie sur un coin de table, une poète rencontrée dans les bars sans doute.