Rencontre avec un centenaire, ancien de St-Michel

Capture d’écran 2015-02-27 à 09.26.39Communauté jésuite Claude de la Colombière, à Bruxelles, Rue Liétart, second étage, assis à son bureau, un alerte centenaire, le Père André Folon, m’attend pour cette interview.

Horizons : Bonjour Père Folon et merci de m’accueillir pour ce genre d’exercice ! Dans la banque de données de l’AESM, je lis que vous êtes né le 27 février 1914 et que vous êtes sorti de St-Michel en 1930.

Père Folon : C’est exact ! C’était une rhétorique latin-grec avec pour titulaire : le Père Lambrette mais qui avait été aussi mon titulaire en Poésie, comme on disait à l’époque. Un titulaire remarquable mais qui savait piquer de belles colères ! Il sortait alors de la classe et quand il était calmé, il y revenait !

Horizons : Et vos primaires ? Vous les avez faites aussi à St-Michel ?

Père Folon : En partie ! Car, même si je suis né à Etterbeek, le collège St-Michel était trop prestigieux pour mes parents d’origine modeste. Ils m’avaient mis à Saint-Adrien, puis, après trois ans, comme je ne me sentais pas à l’aise dans cette école, ils m’ont changé en pleine année scolaire et mis à St- Michel. A cette époque, on n’y parlait pas de primaires mais de préparatoires. Toujours est-il que ce transfert m’a fait gagner une année ! Grâce aussi à ma maman qui m’a permis de combler mon retard. Voilà l’explication : je n’ai que 16 ans lorsque je sors de rhéto.

Horizons : Quel souvenir gardez-vous de votre collège ?

Père Folon : De très bons souvenirs. De mes condisciples comme de mes professeurs en majorité jésuites. Et tant à Bruxelles qu’au Fourneau-St-Michel. On y passait là quinze jours des grandes vacances. La Diglette, comme on dit aujourd’hui, n’existait pas encore. On logeait alors dans une ancienne scierie désaffectée et j’ai le souvenir aussi d’un lac sur lequel on faisait de la barque, sans oublier les longues balades en forêt.

Horizons : Au terme de vos humanités, vous rentrez de suite dans la Compagnie ?

Père Folon : Oui, mon milieu familial et ma proximité avec quelques pères jésuites (Les Pères Bruni, de Beys ou Sagehomme par exemple) ont préparé en moi le terrain de ma vocation. Et si j’entendais bien l’appel à suivre Jésus-Christ, le pas ou le oui définitif à Jésus, figurez-vous, je l’ai fait dans un tram bruxellois !…

Horizons : Vous rentrez donc dans la Compagnie en 1930 ?

Père Folon : En 1930, en effet, je rentre au noviciat d’Arlon : un parcours de deux ans. Ensuite je fais deux années de littérature et de philologie classique à Wépion que je poursuis lors de mon service militaire à Bourg-Léopold (dans le service santé comme tous les ecclésiastiques à l’époque), puis j’étudie trois ans la philosophie à Eegenhoven, près de Louvain. Naît alors en moi l’appel à partir en mission au Congo. J’en fais la demande et mes supérieurs sont d’accord.

Horizons : Et vos parents ?

Père Folon : Bien sûr ! Mais ce fut difficile pour maman. Elle n’avait pas imaginé que son fils partirait en mission et elle se consolait déjà à l’idée que le temps de la « régence » (temps entre la philosophie et la théologie), comme on dit dans la Compagnie, ne durerait que trois années. Je m’embarque donc en 1937 pour le Congo : précisément pour le Collège Albert Ier, à Léopoldville. Mais la seconde guerre mondiale éclate et les trois ans escomptés deviennent neuf années. Je ne reverrai la Belgique et mes parents qu’en 1946. Entretemps, je commence ma théologie avec huit autres compagnons à Mayidi et après deux ans, en 1941, j’y suis ordonné prêtre.

Horizons : Quand vous rentrez en Belgique, pensiez-vous retourner au Congo ?

Père Folon : Certainement ! Mais je devais d’abord achever ma théologie (deux ans) à Eegenhoven et faire mon 3ème An (dernière année de formation jésuite) à Drongen. J’avoue que ma première affectation au Collège de Léopoldville m’avait déçu car en demandant les missions, je voulais être proche des autochtones, or, au Collège Albert, le public n’était composé à l’époque que d’enfants de coloniaux. Heureusement, lors de mon retour au Congo en 1949, je serai envoyé dans un collège – qui se crée petit à petit – et où il n’y a que des enfants congolais : le Collège de Kiniati. J’y serai professeur de 6ème latine, puis recteur. Mais en 1956, ma vie de missionnaire au Congo prend une autre tournure !

Horizons : Laquelle ?

Père Folon : En 1956, j’arrive à Djuma, maison de formation jésuite. D’abord comme recteur puis à partir de 1958, comme Père Maître du noviciat. J’ai en charge la formation des jeunes désireux de devenir jésuites. Une formation de deux ans pour des novices, majoritairement Congolais mais avec quelques Belges aussi. Ils sont, bon an mal an, une trentaine dont la moitié environ ne souhaite pas devenir prêtres mais frères coadjuteurs. Je resterai Maître des novices jusqu’en 1966, année du déménagement du noviciat vers Cyangugu au Rwanda.

Horizons : Vous accompagnez donc vos novices au Rwanda ?

Père Folon : Pas du tout ! En mai 1966, je reçois une lettre du Père Victor Mertens, provincial d’Afrique Centrale. Une lettre qui commence, pleine de mystère, me demandant avant de poursuivre la lecture, de me rendre à la chapelle et d’y prier le Seigneur. En jésuite obéissant, je le fais puis je poursuis la lecture et j’apprends alors que je suis nommé provincial ! Un mandat de 6 années.

Horizons : 1966-1972, ce sont des années difficiles pour le Congo !

Père Folon : Et pour moi aussi ! Car être provincial c’est être immergé dans des missions beaucoup plus larges que celles vécues jusqu’alors. Elles sont nationales et ecclésiales. Comment vivre la mission au Congo alors que l’arrivée des missionnaires étrangers diminue et que les vocations congolaises commencent à se raréfier ? Comment l’Eglise et la Compagnie au Congo peuvent-elles garder le cap alors que l’opposition envers elles se fait de plus en plus dure, au nom de « l’authenticité » sous le régime du Président Mobutu ? Comment préserver l’œuvre et la mission de la Compagnie dans des moments de fortes tensions politiques et sociales ?

Horizons : Quelques souvenirs marquants ?

Père Folon : J’en aurais beaucoup à raconter maisjen’enprendraiquedeux:l’unaudébut de mon provincialat et l’autre à la fin ! En 1967, Jean Schramme, opposant à Mobutu, fuit devant les troupes zaïroises et désire s’installer avec ses mercenaires au collège de Bukavu. Il faut donc l’en dissuader pour sauvegarder notre neutralité ! En 1972, alors que je fais la visite du collège de Bujumbura, j’assiste à l’envahissement du collège par les Tutsi qui veulent en chasser les Hutus ? Heureusement le Père Barakana, recteur du collège et fin diplomate réussira à repousser l’assaut tutsi.

Horizons : Après votre provincialat, qu’allez-vous faire ?

Père Folon : Je vais vous résumer car la vie d’un centenaire est longue !…A partir de 1973, je ferai de l’animation spirituelle, surtout à Kimwenza, près de Kinshasa, au Centre spirituel Manresa ainsi que de la pastorale paroissiale à Kindele. Et comme on fait de tout dans la Compagnie,… je serai même économe de la Province d’Afrique centrale de 1978 à 1987. C’est à cette période aussi que je commence à donner les sessions P.R.H.

Horizons : C’est-à-dire ?

Père Folon : « Personnalité. Relations humaines ». Il s’agit d’une méthode qui tient à la fois de la pédagogie et de la psychologie et qui permet d’acquérir une meilleure connaissance de soi-même en vue d’exploiter tout son potentiel pour être autonome et poser des choix en accord avec soi-même. C’est une méthodologie dont le fondateur fut un prêtre français et qui très vite dans les années 70 prit une expansion internationale. Je fus au début très séduit par cette formation pour adultes et je suivis même des sessions en France pour me spécialiser. Puis j’ai déchanté !

Horizons : Pourquoi ?

Père Folon : Dans cette méthode de développement de la personnalité et des relations humaines, il y avait un grand absent : Jésus-Christ. En conséquence, j’ai fait de la PRH, façon Folon, en y introduisant Dieu car Lui aussi peut aider à découvrir qui on est et comment on doit agir et vivre. J’ai donc animé des sessions dans tout le Congo jusqu’en 2000, date de mon retour en Belgique pour raisons de santé.

Horizons : Et maintenant à La Colombière que peut faire un ancien provincial ou économe ou animateur spirituel ?

PèreFolon:Jemeprépareàmonrendez- vous avec le Seigneur !….Mais le centenaire reçoit encore de nombreux visiteurs, anciens du Congo, et même parfois – comment dire ? – un reporter (…) désireux de connaître le parcours de vie d’un ancien de St-Michel !

Horizons : Eh bien, le reporter, au terme de cette rencontre, veut vous dire un tout grand merci, Père Folon !

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NDLR : Pour ne pas trop fatiguer le Père Folon, cette interview a été réalisée en trois moments différents. Au terme de mes rencontres avec cet AESM centenaire et attachant, j’applique volontiers à sa personnalité les traits qu’il jugeait indispensables pour les collèges jésuites : « la disponibilité, l’esprit d’initiative, le goût et le désir d’une humanité toujours mieux réussie, une pédagogie qui veut construire des hommes épris de valeurs essentielles : la liberté personnelle, la justice, la solidarité sociale et le sens d’un absolu » (Extraits du discours du Père Folon en 1987, lors des 50 ans du Collège Boboto de Kinshasa).