Rencontre avec Paul-Benoît de Monge de Franeau

Horizons : En commençant cette interview, Monsieur de Monge, pouvez-vous nous donner quelques balises temporelles de votre carrière dans l’enseignement ?

Monsieur Paul-Benoît de Monge : C’est en septembre 1979, que j’ai commencé ma carrière de professeur de sciences et de religion d’abord au collège du Sacré-Cœur à Charleroi, puis très vite au collège Notre-Dame de la Paix à Erpent (Namur). Ensuite de septembre 1980 jusqu’à décembre 1997, c’est au collège Saint-Michel que je l’ai poursuivie. A partir de janvier1998, je donne à ma carrière une autre orientation en faisant le choix d’être directeur. Je le serai d’abord à l’Institut de l’Assomption à Watermael-Boitsfort de 1998 à fin 2009 ; ensuite à Saint-Michel de janvier 2010 à mars 2018.

Horizons : Que signifiait pour vous être professeur ?

PBM : A 25 ans, je n’envisageais nullement de devenir professeur ; ni surtout un « transmetteur-ex-cathedra ». Mes racines familiales – mes parents tenaient une ferme – m’ont donné un sens aigu du concret, du travail de la terre : avoir les mains, les bras, le corps en contact avec – engagés dans – la réalité naturelle et matérielle. Etre proche des réalités plutôt que de discourir sur elles. Et donc, en classe ou plutôt « à l’école », j’ai toujours cherché à « faire avec/être engagé avec » les élèves et avec mes collègues : expérimenter, aller sur le terrain, travailler en équipe, et ainsi, être attentif aux personnes, en étant « avec ». Ma formation scientifique – observer la nature, le monde, l’Univers – m’a évidemment confirmé dans cette optique.

Horizons : Et comme cela s’est-il traduit dans l’enseignement ?

PBM: Par ma passion du travail en labo, essentiellement ! Et, avec mes collègues, la réalisation et l’équipement de laboratoire pour les élèves du 1er dégré. Ou encore, en 1985, lorsque le Père Ferdinand Lambert, directeur à l’époque, décide d’ouvrir à Saint-Michel l’option de sciences appliquées de « Technologique de transition » au second degré ; il m’en a confiée la mise en œuvre de départ, en 3e année. Cette option permettait aux élèves qui la choisissait, de recevoir, à côté de leur formation commune, une formation interdisciplinaire plus concrète, plus technique : ces élèves, en effet, avaient 10 heures de sciences par semaine dont un 1/3 de labos. J’ai beaucoup aimé travailler dans cette option car elle alliait tout ce que j’apprécie : le décloisonnement des disciplines, la connaissance par le concret et la proximité avec les élèves dans leur cheminement cognitif.

Horizons : Dans votre carrière d’enseignant, vous vous souvenez d’autres moments forts ?

PBM: Celui de ma complicité professionnelle avec Alain. Maingain ; d’abord au 2e degré, au 3e degré ensuite. Au 2e degré donc, Alain était professeur de lettres et moi de sciences. Partant de nos univers disciplinaires différents, nous avons construit des outils de méthodologie pour nos collègues à destination des élèves : comment mémoriser ? comment organiser et planifier son travail ? comment comprendre avec précision des questions d’examen ? … Au 3e degré (5e & 6e années), Alain et moi avons contruit un cours « interdisciplinaire » sur base des cours que nous assurions chacun : lui, le français et l’histoire, moi, les sciences, la religion et la formation géographique & sociale. Ainsi par exemple, plutôt que d’aborder les contenus de cours séparément (voir les auteurs des XVIe au XIXe s. pour le français et l’histoire ; la gravitation, la physiologie, des lois de la chimie, la génétique … ( Galilée, Harvey, Newton, Lavoissier, Darwin, Mendel) pour les sciences ; les maîtres du soupcon pour la religion (Marx, Freud, Nietzsche), nous les abordions ensemble dans des modules à thème : cours à deux en classe, séminaire de recherche par équipe pour les élèves, exposés et débats. C’est d’ailleurs à cette occasion que nous avons fait réaménager la bibliothèque du 3e étage en un « plateau pédagogique ».

Horizons : Avant d’aborder le chapitre « Direction d’école », pouvez-vous nous expliquer brièvement en quoi consistait votre détachement pédagogique de 1994 à 1996 ?

PBM: Ces années-là correspondaient à la promulgation d’un (des très multiples !!!) Décret réformant le 1er Degré. J’ai été détaché à mi-temps et envoyé, en équipe – duo le plus souvent – dans un grand nombre d’écoles de l’Enseignement Libre de Bruxelles et du Brabant wallon. L’enjeu était double. D’une part, il s’agissait de convaincre les directions et les équipes de professeurs du bien-fondé de la « promotion automatique » (càd. du non redoublement entre la 1ère et la 2e) ; d’autre part, d’initier, d’expliquer ce que l’on a appelé par la suite l’évaluation sur base des « socles de compétence ». Ce fut comme un pèlerinage ! Nous savions où nous allions mais incertains de l’accueil à ce type de réforme venues d’en haut ! J’en garde quand même de bons souvenirs. Ce fut extrèmement formateur pour moi. Et, suite aux animations menées dans tant et tant d’écoles, cela m’a permis de vraiment bien connaître l’enseignement libre à Bruxelles et en Communauté française en général ; de me construire un réseau incroyable de relations.

Horizons : Vous avez été directeur d’école pendant 20 ans. Qu’est-ce être un directeur ?

PBM: Savoir piloter un navire ! Et pour cela, il ne suffit pas d’être un bon marin ! Il faut être aussi un bon capitaine. Il faut avoir des compétences dans de nombreux domaines : le pédagogique, l’administratif, le management, le sens des réalités, quelques dons en comptabilité et en plus, savoir pressentir l’avenir !… Mais je crois que le pilote du navire doit être, avant tout, un homme de bienveillance et un bon équipier. « Etre avec… et travailler avec… ». Savoir naviguer, même entre les bancs de sable et il y en a de toutes les sortes !… Savoir parler vrai et de manière la plus transparente possible. L’équipage du navire – les professeurs, les éducateurs, les administratifs, … – ce ne sont pas des « fonctionnaires » mais des « artisans-cadres » ; ce sont toutes et tous des cadres créatifs qui doivent être reconnus comme tels. Le pilote du navire anime, encourage et soutient son équipage afin qu’il aie du bonheur et de la satisfaction à travailler ensemble. J’ai donc essayé, pendant 20 ans -autant que faire se peut – d’être un capitaine bienveillant pour ces deux navires : la goélette Assomption et le trois-mâts Saint-Michel !

Horizons : Et est-ce qu’il y a des différences entre ces deux navires ?

PBM: Des similitudes d’abord. Ce sont deux écoles congréganistes, c’est-à-dire qu’elles ont un lien avec une congrégation religieuse qui a l’éducation des jeunes dans ses priorités apostoliques. Ces deux établissements ont donc un patrimoine religieux mais aussi pédagogique. C’est leur « culture d’entreprise », comme on dit aujourd’hui : un creuset commun de valeurs. Les sœurs de l’Assomption ont une spiritualité en partie proche de celle des jésuites et en plus, ces deux familles religieuses sont réparties dans le monde entier. Elles ont, dès lors, une dimension internationale. De plus, toutes deux ont une magnifique et longue expertise historique de la pédagogie, de l’éducation et de l’accompagnement pastoral-spirituel.

Horizons : Quelles sont les différences alors ?

PBM: L’Institut de l’Assomption à Boitsfort est une très jeune insitution qui date de 1962. C’est une école nettement plus petite – 560 élèves environ – que St-Michel (2.230 élèves). Si l’Assomption est un navire, St-Michel est un paquebot !… A Boitsfort, le directeur est en contact immédiat et quotidien avec tous les professeurs, tous les élèves et aussi la communauté des religieuses dont certaines sont enseignantes. Il y a une complicité plus facilement établie entre toutes les composantes de l’institution. Et l’ouverture internationale de l’école est stimulée par le retour de religieuses missionnaires qui viennent témoigner devant la communauté éducative. Au collège Saint-Michel, le contact avec les jésuites, les communautés jésuites (il y en a trois) n’est pas direct. Il faut le provoquer !

Horizons : Pourquoi ?

PBM: Parce que Saint-Michel est grand et complexe. On parle d’ailleurs du quadrilatère, du site St-Michel dont l’établissement d’enseignement n’est qu’une partie ; une partie importante certes, mais au sein d’autres composantes. Il y a les différentes communautés jésuites : celles de la maison St-Michel, du théologat et de la maison de repos et infirmerie des jésuites. Il y a la Société des Bollandistes, l’Institut de Théologie, les Editions jésuites, l’église St-Jean Berchmans, le parascolaire du collège, le théâtre St-Michel et beaucoup d’autres asbl qui occupent ce quadrilatère. Le site St-Michel est un ensemble de composantes qui ne recherchent pas forcément la rencontre avec la structure voisine. Cependant, en chacune d’elles, il y a beaucoup de talents et de dynamismes. Toutes les parties de cette mosaïque vivent leur vie. Elles sont plus ou moins liées à la longue l’histoire de la Compagnie de Jésus. Cette histoire débute en 1540 alors que celle des religieuses de l’Assomption ne commence qu’en 1839. La dense et longue histoire jésuite entraîne des façons de faire que n’ont pas des congrégations plus jeunes.

Horizons : Et quelle est la tradition du collège St-Michel ?

PBM : Sans conteste, une tradition d’excellence tant chez les professeurs que chez les élèves. Excellence qu’il ne faut pas comprendre ni confondre – comme on le fait encore trop souvent – avec exigence. L’excellence, c’est le Magis d’Ignace, c’est-à-dire ‘Je suis, je puis « davantage »’ ; tu es, tu peux « davantage » ! Qu’est-ce qu’un jeune entre 11 et 18 ans va retenir en priorité de ses humanités ? Il retiendra surtout les personnalités fortes, attachantes et compétentes qui l’ont passionné, marqué, fait grandir humainement et intellectuellement.
Et je peux témoigner qu’au collège, il y a beaucoup de ces personnalités-là parmi les professeurs et les éducateurs ou les éducatrices. Et il en va de même chez les élèves. Que d’excellences n’ai-je pas rencontrées parmi les élèves ! Et pas seulement celles qui sont repérées, « nominées » dans telle ou telle compétition belge ou étrangère ! mais aussi par les engagements plus discrets de celles et ceux qui, avec l’appui de leurs professeurs, réalisent un meilleur vivre ensemble et plus juste au collège ou dans la cité.

Horizons : Après 39 ans passées dans l’enseignement, quel regard global portez-vous sur lui ?

PBM: Notre enseignement belge est trop cloisonné, trop compartimenté, trop taylorisé. C’est la pédagogie du saucissonnage : disciplines, professeurs, élèves, heures de 50 min, etc. Et pour les initiés, le décret « Titres et fonctions » – qui a provoqué tant d’insomnies pour les directions d’école !…- en est une preuve supplémentaire. Moi, je rêve de classes où les disciplines se croisent, où les professeurs collaborent entre eux pour construire ou donner leur cours. Cela existe déjà au collège pour certaines disciplines. Tant mieux ! mais il faudrait aussi que le législateur y contribue grandement ! Ce décloisonnement impliquerait aussi des travaux structurels. A St-Michel, les murs sont épais et il faudrait pouvoir en abattre quelques-uns pour réaliser un type de classe multi-modale, comme il existe au 3ème étage du collège : l’espace bibliothèque. J’ai eu l’occasion en tant que directeur de collège de visiter d’autres institutions jésuites. C’est le collège de Barcelone qui m’a le plus frappé. Direction et professeurs ont été poussés à rénover leur collège. Ils ont cassé des murs, constitué des « plateaux » où l’enseignement peut être tantôt collectif, tantôt collaboratif et avec des pédagogies qui développent le potentiel des élèves. C’est très interpellant !

Horizons : Je vois que contrairement à ce que vous avez dit tantôt sur le cloisonnement entre œuvres jésuites, il y a entre les collèges jésuites des liens possibles ?

PBM: Oui effectivement et heureusement. Il y a en Belgique francophone, une coordination générale instituée entre les différents collèges et instituts jésuites. Les directeurs, les sous-directeurs, les coordinateurs de branches se rencontrent de manière régulière. De même, j’ai eu la grande chance de participer à des congrès nationaux, européens et internationaux qui permettent d’élargir encore plus les horizons et d’échanger sur nos pratiques avec des collègues d’autres pays. En août 2012, par exemple, il y a eu, à Boston, le 1er Congrès mondial des écoles secondaires jésuites (600 participants issus de 60 pays !) autour du thème : « Le monde est notre maison ». En août 2013, c’était les anciens élèves des collèges jésuites qui tenaient congrès à Medellin sur le thème : « Education jésuite et responsabilité sociale : comment pouvons-nous servir ? ». Toutes ces rencontres sont enrichissantes pour la pédagogie des collèges et permettent aussi de créer des liens au-delà des frontières. Quant à moi c’est principalement avec des collègues d’Afrique Centrale (Congo, Rwanda et Burundi) que j’ai sympathisé. Pour revenir à ce Congrès de Medellin, par parenthèses, c’est depuis cette date qu’Alain Deneef, ancien du collège, a été élu puis réélu en 2017 à Cleveland comme président de l’Union internationale des anciens élèves des collèges jésuites. Soyons un peu chauvins !…

Horizons : Vous venez de dire que, depuis ces rencontres internationales, vous avez créé des liens avec des collègues africains. Vous pouvez expliquer ?

PBM: J’ai toujours été attiré par l’Afrique et les rencontres internationales m’ont permis de créer des liens amicaux avec des directeurs jésuites soit du collège du Saint-Esprit de Bujumbura soit d’Alfajiri de Bukavu. Sachant que je prenais ma pension, celui de Bujumbura m’a même invité à venir lui donner un coup de main pour une courte période. Je ne lui ai pas encore répondu !… Durant mon mandat, j’ai aussi été au Burkina Faso, dans le cadre du voyage soutenu par Les Iles de Paix et mis sur pied par Jacques Renard avec l’aide de professeurs et d’une vingtaine d’élèves du collège. Et puis j’ai aussi un lien familial fort avec Madagascar où mon fils et son épouse travaillent dans le cadre de projets de développement.

Horizons : Un dernier mot maintenant sur votre futur de pensionné ?

PBM: D’abord, m’occuper un peu plus de ma famille. Ma charge de directeur m’occupait environ 70-80 heures/semaine. Ensuite « faire le vide » dans ma tête et retrouver le concret de l’existence par le travail manuel qui m’a beaucoup manqué : quelques travaux à faire chez moi en plomberie, en menuiserie, et aussi … soigner mon mouton ! Aussi, pour travailler avec mes mains et être avec : un ou des séjours en Afrique, sans doute, pour retrouver une amie : Maggy Barankiste, « la maman nationale du Burundi » qui a créé une cinquantaine de maisons Shalom pour la réconciliation et le vivre ensemble d’ethnies différentes. Une grande dame aujourd’hui en exil, chassée de son pays ! Et puis, et puis… il me restera quand même encore un lien avec le collège puisque le Conseil d’administration de la Salle Saint-Michel m’a demandé de continuer à penser l’avenir de cette salle avec une équipe d’experts. Travail entamé mais non encore abouti. Et cela, c’est une autre histoire !…

Horizons : Un tout grand merci, Monsieur de Monge, pour ce passé évoqué. Merci pour tout ce que vous avez fait pour Saint-Michel. Belle et bonne retraite !

Philippe Stiévenart