Rencontre avec Jean-Charles Drabs

h8517Pendant neuf ans, Jean-Charles Drabs (ads 1995) a traversé l’Afrique et l’Asie au service de deux grandes organisations : Handicap International et le Comité International de la Croix-Rouge. Rentré en Belgique en 2010, il nous livre une vision éclairée et éclairante de l’action humanitaire.

Horizons : Quel a été votre parcours depuis votre sortie du Collège Saint-Michel ?

Jean-Charles Drabs : A ma sortie du collège en 1995, j’ai opté pour des candidatures en sciences économiques, sociales et politiques (aux Facultés Universitaires Saint-Louis). Cette porte d’entrée aux études supérieures permettait à la fois de continuer à développer un solide socle de connaissances générales et me laissait encore le temps de découvrir ma voie. Ce chemin a abouti en 2000 avec l’obtention du diplôme de licencié en sciences de gestion de l’IAG à Louvain-la-Neuve, orientation Ressources Humaines.

Ma carrière a commencé en Belgique comme assistant auditeur pour le cabinet d’audit financier Arthur Andersen, pendant un an et demi. J’ai ensuite travaillé à l’étranger comme administrateur pour Handicap International pendant 3 ans, puis pour le Comité International de la Croix-Rouge pendant 5 ans, toujours comme administrateur. De retour en Belgique depuis 2011, je travaille comme gestionnaire de projets à la STIB, où je gère un projet de coopération au niveau européen et un projet de développement organisationnel.

Horizons : Pouvez-vous rappeler en quelques mots le travail des deux organisations pour lesquels vous avez travaillé – Handicap International et le CICR ?

Jean-Charles Drabs : Handicap International (HI) est une organisation non-gouvernementale (ONG) internationale qui réalise des activités de prévention (entre-autres sur la problématique des mines anti-personnelles), porte assistance aux personnes handicapées, et veille à leur intégration socio-économique. Handicap International travaille à la fois dans des contextes de développement de long terme et dans des contextes de crise humanitaire.

Sur le terrain, Handicap International agit le plus possible en coopération avec des partenaires locaux avec comme objectif, à terme, d’assurer leur autonomie. Concrètement, dans la plupart des pays, l’activité principale de HI se passe dans des centres de revalidation physique où les patients sont accompagnés par des équipes d’orthopédistes, prothésistes, kinésithérapeutes et assistants sociaux.

Le Comité International de la Croix-Rouge (CICR) est une organisation internationale dont l’action se fonde notamment sur les Conventions de Genève. C’est une institution neutre et indépendante qui fournit protection et assistance aux victimes de conflits armés et d’autres situations de violence. Le CICR s’emploie également à promouvoir le respect du droit international humanitaire.

Sur le terrain, et à nouveau sans être exhaustif, cela se traduit par des opérations diverses pour assurer le traitement digne et humain des prisonniers, la protection des populations civiles, l’accès aux soins de santé, l’accès à l’eau potable, la satisfaction des besoins essentiels (nourriture, abri, santé, éducation), le rétablissement des liens familiaux (membres dispersés lors de conflits ou de catastrophe), la promotion du droit international humanitaire auprès des porteurs d’armes,…

Horizons : Quel était exactement votre rôle au sein de ces organisations ?

Jean-Charles Drabs : Tant pour HI que pour le CICR, ma fonction d’administrateur consistait à assurer la bonne gestion de l’ensemble des activités de support (ressources humaines, finances, infrastructure, logistique) aux opérations. Cela implique essentiellement de coacher, former et encadrer les équipes dans ces différents domaines de support.

Horizons : Combien de pays différents avez-vous été amené à parcourir ? Quelques coups de cœur ?

Jean-Charles Drabs : De 2002 à 2010, j’ai travaillé dans 8 pays différents entre l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique australe, le Moyen-Orient et l’Asie centrale. Chaque pays, chaque culture, chaque équipe, chaque rencontre m’ont laissé des souvenirs impérissables. Il serait donc difficile voire injuste de parler de coups de cœur. Je préfèrerais parler simplement de mes souvenirs… souvenir de cette ivoirienne de 60 ans amputée des deux jambes qui marche vers moi avec le sourire aux lèvres car elle est à nouveau debout depuis peu ; souvenirs de la persévérance des équipes au Libéria à délivrer sans relâche l’assistance aux populations dans des conditions particulièrement adverses (pluies tropicales, absence de routes) ; souvenirs de l’humour et de la capacité à relativiser de mes collègues irakiens malgré le contexte de guerre ; souvenir de la coordination logistique pour apporter de l’assistance dans des zones d’Afghanistan uniquement accessibles avec des ânes ; et tant d’autres anecdotes et souvenirs dont font partie bien sûr tous ces paysages à couper le souffle.

Horizons : Les conditions de travail étaient-elles difficiles ?

Jean-Charles Drabs : Dans le sens où l’on est bien préparé et bien informé sur le contexte de travail avant de se lancer dans une nouvelle mission humanitaire, je pense que les conditions de travail sont le plus souvent plutôt acceptables. Cela étant dit, il y a bien évidemment des moments où l’éloignement avec sa famille et ses amis ou encore l’isolement dû aux contraintes de sécurité rendent les conditions moins favorables. A ces moments, la qualité de l’entente et de l’entraide au sein de l’équipe sur place est primordiale. J’ai toujours eu la chance d’être entouré de collègues sensibles, capables d’empathie et d’écoute. Ce sont des qualités très importantes pour moi pour quiconque souhaite travailler dans un contexte à priori difficile.

Horizons : Quelles sont les principales leçons que vous retenez de ces deux expériences ?

Jean-Charles Drabs : Je retiens trois leçons essentielles :

  1. Une phrase clé à la Croix-Rouge : « Ca dépend du contexte ». Chaque situation est différente et demande une réponse différente. La connaissance approfondie du contexte local et le contact direct avec les bénéficiaires sont autant d’aspects déterminants pour une réalisation efficace des opérations humanitaires.
  2. L’objectif des expatriés qui s’engagent dans l’humanitaire doit être double : apporter de l’assistance et renforcer les compétences locales pour leur assurer leur autonomie à terme ;
  3. L’insécurité dans certains pays telle que souvent décrite par nos médias occidentaux doit être relativisée. Dans la plupart des cas, on peut vivre relativement sereinement dans des pays en conflit, à partir du moment où l’on travaille pour une organisation qui place la sécurité de son personnel comme première priorité et qui dispose d’un réseau de sources d’information fiables au niveau local.

Horizons : Pourquoi s’être engagé dans l’humanitaire…

Jean-Charles Drabs : Mon expérience en audit financier m’a été très bénéfique du point de vue technique et de la discipline de travail. Cela dit, la finalité de ce travail, à savoir assurer la bonne qualité de l’information financière aux actionnaires et investisseurs potentiels, ne me parlait pas particulièrement. De plus, il me restait une certaine frustration de n’avoir pas participé au programme Erasmus et donc de n’avoir pas réellement vécu à l’étranger. En combinant cette volonté de trouver du sens dans mon travail et de voyager, je suis arrivé tout naturellement à la conclusion que la coopération au développement et l’humanitaire étaient la voie à suivre.

Horizons : … et pourquoi avoir arrêté un peu moins de dix ans plus tard ?

Jean-Charles Drabs : C’est là bien sûr une toute autre histoire. Je continue à vouloir trouver du sens dans mon travail, sur base de valeurs humaines et de développement. Toujours est-il que ces années passées à travailler pour les autres ont laissé peu de place à mes projets personnels dont celui de fonder une famille. Ma conjointe et moi nous sommes donc décidés à revenir en Belgique… et nous avons un nouveau petit compagnon de route depuis mai 2012.

Horizons : Après neuf ans dans le milieu, quel regard portez-vous sur l’aide humanitaire ? Jugez-vous son organisation efficace pour répondre aux besoins des populations locales?

Jean-Charles Drabs : Cette question est extrêmement complexe car il existe une telle disparité dans la façon dont les actions humanitaires sont menées par un nombre toujours croissant d’organisations. Le PNUD estimait ce nombre à 40.000 en 2012.

Dans un sens, l’humanitaire est devenu comme un grand marché, avec ses règles, ses clients (Etats, bailleurs de fonds institutionnels, etc), ses fournisseurs (ONG, Organisations Internationales, Agences Nationales de Développement, etc) et au cœur du secteur des besoins de base à satisfaire auprès des populations. Comme face à tout marché, il faut être lucide et attentif.

Du côté « fournisseur », certaines organisations font de l’excellent travail, en développant une connaissance approfondie du contexte politique, social, économique, militaire, des autorités locales, des associations locales, de la société civile, des besoins changeants des populations vulnérables et adaptent en conséquence leurs modes d’action. D’autres organisations, moins neutres, moins indépendantes, ou simplement moins agiles vont réaliser des opérations humanitaires moins en adéquation avec les besoins des populations avec des conséquences plus ou moins importantes.

De plus, du côté « client », face à des organisations humanitaires très dépendantes de leurs bailleurs de fonds, ceux-ci pourraient parfois être tentés d’orienter l’action qu’ils financent ailleurs que vers la priorité humanitaire du moment afin, par exemple, de poursuivre un objectif politique particulier.

Dans certains contextes, même des armées étrangères veulent faire de l’humanitaire. Mais cela tient plus de l’objectif d’être accepté par les populations (le fameux « Win Hearts & Minds ») et donc de minimiser leur éventuelle hostilité que d’une réelle réponse aux besoins spécifiques de populations particulièrement vulnérables. Le fait est que cette attitude de certains états-majors peut devenir dommageable pour l’action humanitaire car elle crée une confusion dans l’esprit des populations qui parfois en vient à supposer un agenda caché dans le chef des organisations qui n’ont que l’assistance humanitaire comme vocation. Cette suspicion créée entraine également un accroissement des risques de sécurité pour les organisations humanitaires opérant dans ces contextes.

En conclusion, je pense avoir eu la chance de travailler pour des organisations efficaces et efficientes mais que, globalement, il existe de réelles opportunités pour améliorer l’utilisation des ressources mises à disposition des programmes d’aide humanitaire.

Horizons : Avez-vous déjà de nouveaux projets pour le futur ?

Jean-Charles Drabs : Mon futur a commencé avec mon retour en Belgique et la naissance de mon fils. Je compte continuer à m’investir dans le secteur des transports publics qui est un vecteur important de développement urbain. La mobilité est un enjeu de société essentiel qui nous touche tous et les transports publics doivent apporter des solutions pour le bien-être de la population, des utilisateurs, des entreprises et de l’environnement. Participer à ce développement, dont la complexité n’a rien à envier à l’humanitaire, me semble faire du sens.