Que devenez-vous, Monsieur Van Heers ?

Poursuivant son « tour » des anciens professeurs de rhétorique, Horizons rencontre aujourd’hui Monsieur Marc Van Heers. C’est une interview plus longue que de coutume mais l’interviewé est un témoin d’exception de l’histoire de St-Michel et de son évolution des années 1960 à 1990 !

Horizons : Précisons pour les lecteurs qui ne vous connaîtraient pas, Monsieur Van Heers, que vous êtes germaniste de formation, que vous avez été professeur de langues néerlandaise et anglaise au collège. Combien d’années au total ?

M. Van Heers : A St-Michel, j’ai commencé ma carrière comme professeur de langues en 1964 et je l’ai terminée en 1995. J’ai parfois été aussi titulaire de classe, comme en 1986, lorsque le directeur de l’époque, le Père De Deckere me demanda d’être titulaire de la 5T5 : la première classe d’option-langues, que j’ai accompagnée ensuite en rhétorique. Et si mes souvenirs sont bons, j’ai été aussi titulaire de rhéto en 89, 90 et 93.

Horizons : Avant St-Michel, avez-vous connu d’autres établissements scolaires ?

M. Van Heers : Oui, l’Athénée royal de Kamina au Congo de 1958 à 1960, où j’étais professeur de néerlandais pour les enfants de militaires et de civils. Mon épouse y était enseignante aussi : elle y donnait des cours d’histoire de l’art et de dessin. Je connaissais bien Kamina car j’y avais séjourné pendant mon service militaire en tant qu’élève-pilote à l’Ecole de Pilotage Avancé (EPA) installée au cœur de cette grande base militaire. De retour en tant qu’enseignants, ma femme et moi pensions faire notre vie au Congo mais les événements consécutifs à l’indépendance de 1960 ont fait que nous sommes revenus en Belgique. J’ai retrouvé assez vite un emploi à Londerzeel dans l’enseignement néerlandophone comme professeur de français et d’histoire. Ce fut une excellente expérience mais ce n’était pas exactement la fonction que je cherchais, vu ma formation. C’est alors que j’ai trouvé St-Michel.

Horizons : Comment ?

M. Van Heers : Au début du mois d’août 1964, j’ai lu dans La Libre Belgique une annonce émanant du Collège Saint-Michel de Bruxelles qui cherchait un professeur de néerlandais pour ses classes bilingues. C’était une section qui venait de s’ouvrir et qui proposait certains cours en néerlandais, comme l’histoire, la géographie et, bien sûr, le néerlandais. Cette formule toute nouvelle avait été acceptée par le Conseil d’Etat. Le collège recherchait de préférence un professeur de langue maternelle néerlandaise, mais habilité à enseigner le néerlandais dans une école du régime francophone. Je correspondais à ce profil et je me souviens encore aujourd’hui de l’accueil très chaleureux qui me fut réservé par le Préfet des études : le Père Franz Laurent. En effet, en ce temps-là, chaque collège jésuite était dirigé par un Père recteur qui étendait son autorité aussi bien sur la communauté des pères que sur le collège au sens strict et il était assisté dans sa tâche pédagogique par un Préfet des études et un Préfet de discipline. Cette dernière tâche était assumée à cette époque par le Père Wankenne.

Horizons : Le Père Wankenne ! Un nom célèbre de St-Michel !

M. Van Heers : Oh oui, l’austère Père Wankenne, garant inconditionnel du maintien d’un climat propice aux études ! Défenseur d’un règlement disciplinaire qu’on a quelque peine à comprendre évidemment aujourd’hui et qui imposait aux élèves de nombreuses obligations dont celle de rentrer chez eux par le plus court chemin, celui-ci ne pouvant jamais passer par l’Institut du Sacré-Cœur, ni même par celui, plus éloigné, des Dames de Marie… ! Tous les anciens se souviennent de ce jésuite : sa stature élancée, son visage tranchant, sa soutane impeccable (car les jésuites portaient encore cet habit à l’époque), son manteau ou sa cape noire jetée sur ses épaules, un chapeau noir très souvent sur la tête. Ce bon père avait débuté sa carrière comme professeur de poésie et n’avait jamais cru devoir jouer, un jour, ce rôle ingrat de préfet de discipline ! Mais, chez les jésuites, on ne discute pas, on obéit !

Horizons : En étant professeur à St-Michel de 1964 à 1995, vous avez été le témoin de beaucoup d’évolutions à St-Michel ?

M. Van Heers : En effet ! J’ai vu en 68 les premiers professeurs féminins arriver au collège ; en 1979 l’instauration de l’enseignement rénové avec le Père Lambert, un directeur d’exception ; en 1981 le début de la mixité dans les classes. J’ai vu la population scolaire aller en augmentant, j’ai vécu la distinction entre communauté jésuite et centre scolaire, la séparation progressive des trois degrés d’humanités avec leur préfet respectif ainsi que leur cour de récréation distincte. Je pourrais aussi parler de l’évolution de l’habit des jésuites – à l’époque il y en avait encore beaucoup au collège – : la disparition de leur barrette (genre de coiffe noire quadrangulaire), le passage progressif de la soutane jésuite au profit du clergyman puis de l’habit « comme tout le monde », la disparition de la « clôture » qui ne nous permettait pas à nous laïcs, même masculins, d’aller sans y être invités du « côté des Pères » comme on disait à ce moment-là. Au collège, j’ai vu aussi des nouveaux bâtiments se construire, de nombreux locaux se transformer. Je me souviens de l’aménagement progressif du second étage (côté boulevard) en locaux de classes. C’était là que se trouvait l’internat du secondaire, supprimé dans les années 60. En 1970, on inaugura le complexe sportif de l’Amicolmi. En 1976, débuta la construction de l’Ecole primaire ; d’abord un rez-de-chaussée et un 1er étage puis plus tard un second étage et au-dessus la Salle polyvalente. L’escalier de pierre du collège fut prolongé par un escalier en bois en vue d’aménager le 3ème étage : c’était un grenier, on en fera d’abord un laboratoire de langues et ensuite une bibliothèque : celle que nous connaissons aujourd’hui. De même, l’aile du 26 a considérablement changé : au second étage, les chambres de l’internat de la Math spéciale, supprimé en 1973, vont progressivement se muer en locaux de cours. Au troisième, toujours dans l’aile du 26, le grenier sera aménagé en « Oasis » pour les CVX (Communautés de Vie Chrétienne) puis en Amicale des Professeurs.

Horizons : Monsieur Van Heers, pour le labo de langues et l’Amicale, n’était-ce pas vous qui étiez derrière ces créations ?

M. Van Heers : Restons modeste ! Le local de l’Amicale des Professeurs n’aurait jamais vu le jour sans le feu vert du directeur de l’époque : le Père De Deckere. Quant au laboratoire de langues, il n’aurait jamais existé sans l’aide financière de l’Amicolmi (Les Amis du Collège St-Michel).

Horizons : Vous pouvez nous dire quelques mots sur la création du labo de langues ?

M. Van Heers : Avant et pendant ma carrière au collège, j’ai enseigné aussi le néerlandais aux adultes en cours du soir. Les cours, que j’ai eu l’honneur de diriger de 1987 à 1992, étaient organisés par la commune de Woluwé St-Lambert et les autorités communales très favorables à l’enseignement des langues avaient acheté un laboratoire de langues. J’en connaissais donc la technique, la pratique mais aussi le coût. Or, comme fin des années 60, les autorités du collège voulaient améliorer radicalement l’enseignement des langues, je leur ai fait part des avantages d’un labo de langues. Puisque c’était un investissement financier considérable, je le fis aussi devant l’AMICOLMI, présidé à ce moment-là par le Baron Coppée. L’intention initiale était de créer au collège un vrai centre de langues dont l’accès serait réservé le jour aux élèves et le soir aux adultes. Je fus donc chargé de l’étude de la faisabilité du projet. Mais face aux défis technique, financier et organisationnel à relever et ajoutons-y la fiabilité toute relative à l’époque du matériel électronique, je conseillai de limiter le projet aux élèves du secondaire. Ainsi, une partie non négligeable de l’argent qu’on croyait devoir y investir, pouvait être consacré à la construction du nouveau centre sportif. On installa donc au 3ème étage, sur le lieu de l’actuelle bibliothèque, un très bon laboratoire de langues. Ce ne fut pas sans mal et je ne remercierai jamais assez l’énorme travail accompli par les membres du personnel logistique du collège : je pense à André, Ernest, Salvator. Mais si le « hardware » – comme on désigne aujourd’hui l’ensemble de l’appareillage électronique – du labo de langues était au point, il n’existait guère – hormis pour l’anglais – de « software » : les cours à proprement parler, destinés à l’enseignement du néerlandais. Avec quelques collègues, nous avons alors abattu un travail de pionniers : rédiger des leçons, des applications, des exercices puis seulement après, les enregistrer. Que d’heures de travail patiemment effectué… avant même que le premier élève puisse en bénéficier ! Ce labo de langues servit une petite dizaine d’années. Il rendit de grands services surtout à la section bilingue du collège.

Horizons : Parlez-nous de l’Amicale maintenant, car vous en avez été son créateur ?

M. Van Heers : L’Amicale des Professeurs existait bien avant moi mais n’avait pas de lieu en tant que tel, hormis la salle des profs. Dans les années 80, j’ai été élu par mes pairs comme président de l’Amicale. Je succédais à Monsieur Lahaye qui avait assuré cette fonction pendant de nombreuses années. Tous les anciens des années 60 à 80 se rappelleront cette grande figure du collège : une personnalité imposante, un célibataire endurci, un vieux chêne indéracinable planté au milieu d’un couloir, la parole élégante souvent enrichie de quelque citation littéraire, la colère tonitruante aussi lorsqu’un élève ne se tenait pas aux prescriptions du règlement ou lors d’un travail bâclé !…Mais, c’était avant tout un homme de cœur, nullement insensible aux difficultés familiales ou financières de ses collègues. Chaque année, l’Amicale pour les fêtes de Noël organisait pour ses membres et leurs enfants, un grand dîner autour d’un immense sapin de Noël, entouré d’un amoncellement de boîtes, de poupées, de jouets de toute sorte. Monsieur Lahaye prétendait qu’il faisait le tour de ses anciens pour rassembler les fonds à cet effet. J’ai su plus tard que c’était surtout lui qui, de ses propres deniers assurait les cadeaux. Après mon élection, je mis en place une autre structure financière et je cherchai un lieu dans le collège où les professeurs pourraient se retrouver. Je découvris un grenier au 3ème étage de l’aile du 26 et avec le soutien du directeur, le Père De Deckere, il fut transformé en local de l’Amicale. A nouveau, j’ai pu compter sur l’expertise et le dévouement du personnel ouvrier. Je confiai le choix du mobilier et de la décoration à mon épouse. Pour financer le tout aux côtés de l’Amicolmi, j’eus la chance de rencontrer l’agent des lauréats du Concours Reine Elisabeth. Nous étions alors en 1983, session piano : Wolfgang Manz troisième prix du Concours puis par la suite Pierre-Alain Volondat, le premier prix, voulurent bien se produire dans la grande Salle St-Michel. Avec enthousiasme, les professeurs se mirent à la vente des cartes. Les deux récitals furent des succès et évidemment des prestations de haut niveau. Pour les anciens qui liront ces lignes et qui sont mélomanes, ils se rappelleront sans doute le style Volondat : sa façon raide et hiératique de prendre possession de son piano, de saluer la salle, d’accepter son bouquet de fleurs sans réagir et puis de s’avancer tout aussi mécaniquement vers les coulisses. Et dire que ce soir-là une main indélicate lui a volé son bouquet !…

Horizons : Monsieur Van Heers, si pour conclure notre interview, je vous demandais quelles sont vos occupations principales depuis votre pension ?

Monsieur Van Heers : Encore et toujours St-Michel !… Car pour qui connaît, sur le côté de l’entrée du 26 Boulevard St-Michel se trouvent les locaux de « Saint-Michel Langues vivantes » dont je suis le responsable. A l’origine, ce fut une initiative prise avec le Père Laurent, ancien directeur, qui se plaignait du manque de contact réel entre le monde adulte et le collège. Des cours de langues pouvaient peut-être les aider à se rapprocher ? Et « Saint-Michel Langues vivantes » fut ainsi créé dans le but de coordonner les initiatives prises dans le domaine des langues et dont les bénéfices éventuels serviraient à la modernisation de l’enseignement des langues au collège. Aujourd’hui, par exemple, cette intention se concrétise par une participation importante à l’achat du nouveau matériel de langues (T.U.C.) ainsi qu’à une mise à jour des sections néerlandaise et anglaise de la bibliothèque du collège. A « St-Michel Langues vivantes », les activités sont multiples et la plus célèbre est le cours de néerlandais juridique, organisé le mardi soir, de novembre à mars, avec l’aide précieuse de hauts magistrats néerlandophones. Ces cours s’adressent tout particulièrement aux juristes francophones désireux de perfectionner leurs connaissances de ce domaine très spécialisé et ces cours connaissent un franc succès.

Horizons : Monsieur Van Heers, pouvez-vous nous parler d’autre chose… que St-Michel ?

Monsieur Van Heers : Certainement, par exemple, de la joie d’être grands-parents. J’ai deux filles : l’une travaille en Suède et l’autre en Belgique. Cette dernière a aujourd’hui une fille de 7 ans. Avec mon épouse, j’ai beaucoup de joie et de fierté à la voir fréquemment. L’autre sujet que je pourrais aborder est celui des voyages. J’en ai fait beaucoup et le hasard a voulu que c’est la Chine que je connais le mieux. Je crois l’avoir visitée une vingtaine de fois. J’y ai même été à l’époque de Mao !… Mais je vais m’arrêter là car je pourrais encore parler pendant des heures et j’ai été trop long !

Horizons : En tout cas, mille mercis, Monsieur Van Heers, pour ce survol de trente années de la vie du Collège. Les Anciens et les Anciennes l’apprécieront très certainement !