Prix littéraire : Barbie

Début 2015, les Facultés Universitaires Saint-Louis à Bruxelles attribuaient leur prix littéraire de nouvelles destiné aux élèves de 6è secondaire . Le thème imposé en était : « Et si c’était par la fin que tout commençait ?… » Nous félicitons Jonathan Hachez, élève de 6T1 au Collège, qui a obtenu un premier prix mérité. Voici le texte de sa nouvelle.

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Il était tard. Les étoiles semblaient scruter la sauvagerie humaine depuis les sommets, à l’abri, à des hauteurs inatteignables. Elles observaient la foule de petits humains qui avançaient en troupeau anarchique dans les rues, les voitures qui avançaient, s’arrêtaient, accéléraient, ralentissaient comme régies par des pulsions démoniaques, incontrôlables, indomptées. L’heure était tardive, et pourtant, en ce vendredi soir, tout allait encore plus vite que d’habitude. Autrefois, l’homme avançait calmement et se contentait d’un peu de nourriture, d’eau fraîche et de regarder les étoiles dans la nuit, ou les nuages dans les cieux de midi. Aujourd’hui, il courait dans les rues pour consommer un maximum. Une promenade devenait une course. Il ne s’arrêtait plus pour manger, il allait dans des fast-foods pour avoir le plus de temps possible. Il ne buvait plus d’eau, il se jetait avidement sur des boissons au goût extraordinaire, et les buvait en marchant, en courant. Et toutes les étoiles du monde avaient été remplacées par des publicités, des gigantesques murs de publicités partout, dans toutes les rues. Tellement illuminés pour être mis en valeur, qu’on ne voyait plus que ça et l’homme, abruti par la société, inconscient, vide dans sa tête, vide dans son cœur, courait pour acheter ce qu’il voyait, et aussitôt après en avoir pris possession, partait à la recherche d’un autre idéal. Il courait sans cesse, sans s’arrêter. Il avançait, contre le temps, contre l’éthique. L’homme cherchait son produit, comme un violent prédateur cherche une proie pour la déchiqueter, pour la manger, pour la gober goulûment, puis il recommençait à courir.

Et au milieu de tout ça, il y avait une petite adolescente, une toute jeune adolescente, à l’apparence si fragile, qui, depuis le haut de son immeuble, observait la foule grouillante de consommateurs indécis courant comme des fourmis affolées qui voient qu’on attaque leur fourmilière. Elle pleurait. Elle regarda alors les étoiles, les yeux brillants et le visage marqué par la douleur. Elle avait mal. Une douleur dont la publicité ne parle pas, parce qu’elle n’a pas de produits miracles contre cela. Et pourtant, on avait tous cherché le produit miracle. Certains d’entre nous l’ont peut-être trouvé mais la jeune fille, elle ne l’avait pas découvert. Elle hurla alors et se sentit mieux mais tremblait toujours de tristesse. Elle voulut leur crier. Crier à tous ces humains névrosés qu’ils avaient tort, qu’ils se précipitaient vers l’erreur, qu’à force de chercher la surconsommation, ils étaient malheureux, qu’ils ne se rendaient pas compte. Elle voulut crier. Debout sur le bord de son immeuble, elle eut une pensée. Une bête pensée à tous ces gens-là en bas, qui couraient les rues à la recherche du bonheur. Elle étendit les bras dans sa petite robe à pois roses. Elle regarda loin vers l’horizon, et se dit alors qu’elle allait voler, faire un long voyage vers un pays heureux, loin d’ici. Plus loin encore que l’horizon, plus haut que les étoiles. Elle allait partir. La jeune fille ferma les yeux et essaya de s’imaginer ce pays. Alors ses larmes cessèrent de couler. Elle sentit que c’était le moment et sourit un peu.

Des talons. Assise sur son lit, elle les regardait. Ses premiers talons. Luisants. Elle observait leurs courbes délicates, et la fraîcheur du cirage. Les pointes si fines et si solides. Inflexibles. Des talons à pointes. Sa grande sœur, Lucy, était debout à côté d’elle, s’assurant qu’elle les aimait. Mais quand elle vit son expression angélique, l’aînée comprit que son cadeau avait eu l’effet attendu, et se permit un discret sourire de satisfaction. Emma regardait ces talons avec une expression si belle, si crédule. Comme si, avec ces chaussures, le monde allait être différent. Comme si, avec des talons, il allait embellir, devenir plus accueillant. Alors, Lucy risqua un discret :

« Tu les aimes ? »

Et comme les yeux d’Emma parlaient d’eux-mêmes par leur brillance exceptionnelle, la grande sœur rit de joie, et elle se jeta sur sa petite sœur. Et voilà que les deux jeunes filles se serraient dans les bras l’une de l’autre en riant. Et Emma ne cessait de répéter « Merci, merci, merci… ». Et Lucy lui souhaita un joyeux anniversaire.

« Je suis tellement heureuse. Oh, je les adore. Merci, merci, merci… »

Alors, Lucy serra fort sa petite sœur dans les bras, et dût partir, car elle devait retrouver des amis ce soir-là, dans le centre-ville. Ç’aurait été une belle relation entre sœurs si la petite Emma, qui avançait vers ses 16 ans, n’avait pas compté sur sa sœur pour fêter avec elle son anniversaire. En effet, lorsque celle-ci partit, l’adolescente se décida à prendre sa douche, à se préparer pour ce soir d’anniversaire. Dans sa douche, elle ne put s’empêcher de penser à tous ces amis qu’elle avait invités. Elle ne savait même plus les compter, tant elle en avait convié à cette grande soirée de fête chez elle. En sortant de la salle de bains, la petite réfléchit à ce qu’elle allait mettre pour ce soir-là. Alors elle s’habilla et se regarda dans le miroir. Emma était une petite fille assez idiote, nous devons l’avouer, elle était vraiment laide, mais surtout, elle était très grosse. Ça n’a pas d’importance me direz-vous, mais je pense, moi, que ça en a.

Ainsi, ce soir-là, la grosse Emma avait décidé de fêter son anniversaire, et quand elle fut prête, elle descendit dans le séjour. Elle mangea dans la salle à manger avec ses parents et sa mère apporta un gâteau d’anniversaire. Alors, la petite souffla les bougies, et elle avait 16 ans. Était-ce attachant ? Non pas vraiment. C’était une petite fille grosse, laide et idiote qui postillonnait sur son gâteau pour éteindre les lumignons. Et enfin, après tant de temps, la grosse Emma se rendit compte que quelque chose n’allait pas. Après 16 ans d’existence, elle se rendit compte qu’il y avait un problème. Elle aurait tellement voulu que ses amis soient là, mais il n’y avait qu’elle, son père et sa mère. Les trois convives mangèrent une part de gâteau, et la grosse Emma, hantée par ces sombres pensées, monta dans la salle de bain. Elle se regarda dans la glace. Et là, après 16 ans de naïveté, où on lui avait dit « la véritable beauté est intérieure », après ce petit morceau de vie, la grosse Emma se rendit compte à quel point elle était laide, à quel point elle devait arranger ça. Elle avait essayé de se faire belle, elle s’était lavée, coiffée et parfumée, mais restait désespérément immonde. Alors, l’énorme petite fille monta dans sa chambre et passa le reste du weekend à pleurer. Elle se sentait si disgracieuse, si dégoûtante, si infâme. Et elle s’en voulait d’être ce qu’elle était.

Et le lundi, quand elle arriva en classe, la grosse Emma avait les yeux rouges, le teint pâle et le visage crispé par ces mimiques affreuses qu’elle avait faites en se larmoyant durant les deux jours de congé. Contrairement à son habitude, elle ne dit bonjour à personne, encore hantée par toutes ces phrases, par toutes ces choses qu’elle avait pensées d’elle ce weekend-là. La grosse Emma alla vers sa place, et regarda dans le vide, sans rien dire, sans rien penser. Sa voisine de banc s’installa à côté d’elle.

« Tu es malade ? Ça va ? »

Comme la répugnante petite fille devenait toute rouge (ce qui la rendait encore plus repoussante) et donnait pour unique réponse un charabia incompréhensible parce qu’elle mourait d’envie de pleurer, sa voisine essaya de la comprendre pendant quelques minutes.

« Pourquoi tu pleures ? C’était ton anniversaire ? Ça s’est mal passé ? »

« Beuheubeu… Non, c’est juste que… que… que… que… beuheubeu, je me sens pas très belle. »

« Mais tu sais, ce n’est pas important… ce qui compte c’est ce que tu as là. Tu y es la plus belle Emma. »

Sa voisine de banc n’avait pas daigné la toucher comme si un périmètre avait été dessiné autour de la jeune fille, comme si jamais aucune personne ne la toucherait jamais, comme si cette limite était sacrée, et que tous craignaient le saint réalisateur de cette enceinte, mais elle avait tout de même montré le thorax de la grosse. Alors, comme ses amies l’interrogeaient du regard, la voisine de banc d’Emma leur envoya un papier, et elles semblèrent un peu choquées en lisant, mais elles ajoutèrent tour à tour des petits commentaires dessus, et, au final, ce papier fit bien rire, si bien que la grosse Emma, qui voyait sa voisine de banc s’esclaffer devant le morceau de feuille, sourit, bien qu’elle n’eut jamais eu l’occasion, durant les cours de lire l’amusant message. La grosse Emma était heureuse de voir que ses amies s’amusaient, et cela lui faisait du bien, dans sa douleur. Alors, ayant mangé toute seule en classe (vu que ses amies étaient occupées sur le temps de midi), l’odieuse petite fille se traîna jusqu’à la poubelle pour récupérer les correspondances et rire à son tour de ce qui était écrit. Retournant l’intérieur de la poubelle avec enthousiasme, elle riait déjà à l’idée de retrouver le papier, avec ce rire de grosse, qui était vraiment bizarre, et qui contractait affreusement toute sa tête. Alors elle le trouva. Et elle gloussait encore en le dépliant.

C’était définitivement une petite fille stupide. Quand elle lut le papier, la grosse Emma cessa de rire. Au début, elle reconnut l’écriture de sa voisine de banc qui expliquait des états d’âmes. Et ensuite, tour à tour, elle lut les différents commentaires, et reconnut l’écriture de chacune de ses amies. Elle eut des vertiges. Son poids immesurable devint trop immense, et elle sentit que le sol cédait sous ses pieds. Elle cria. C’était un cri horrible, à son image. Un hurlement pitoyable, mais qui avait au moins le mérite d’être un peu effrayant. Honnêtement, je dois vous le dire, de toutes les tristesses que j’aie jamais vues, celle-là était la plus risible, et certainement la moins touchante. Voyez-vous quelque chose de triste à ce spectacle ? Une grosse empotée sans amis qui se rend compte à quel point elle est stupide, appuyée contre un banc d’école, seule dans sa classe ? Et la grosse Emma pleurait toutes les larmes de son cœur, avec un visage affreux qui avait l’art de terroriser les gens, contrairement à cette pitoyable lamentation que l’hideuse gamine avait produit. Alors, comme des élèves avaient entendu son bruit, ils s’étaient approchés, un peu curieux de voir quel imbécile poussait des cris d’animaux, et quand ils virent que c’était la grosse Emma, ils comprirent que ce devait être une sorte de râle, et, quand l’horrible tête se tourna vers les visiteurs, un innocent gamin hurla car ce visage était contracté, dur et écœurant, comme celui d’une gargouille.

Ses pieds nus. Juste ses pieds. Et la pluie. La pluie qui tapotait contre la fenêtre. Il y avait aussi la télévision qui fonctionnait juste devant elle, un écran presque aussi large que l’épouvantable fille, mais elle ne la regardait pas. Elle se lamentait piteusement, en regardant ses gros pieds puants et en tremblant violemment, et cela était drôle à voir, car ses paquets de graisse tremblotaient à chaque hoquet. Puis, on parla de quelque chose à la télévision, qui rendait fin et beau. On présentait des femmes qui avaient testé le produit, et qui étaient toutes devenues magnifiques. Elles souriaient, radieuses, comme si cette invention était du bonheur à vendre. Elles avaient des amis qui les dévoraient des yeux. Les nymphes les regardaient, leur souriaient et les embrassaient. Et la grosse se dit que ce serait beau si elle pouvait faire cela aussi, si un jour, quelqu’un pouvait avoir un de ces regards plein d’amour pour elle. Mais le Léviathan se rendit vite compte que cette vision resterait pour toujours fiction. Alors elle mangea, pour se consoler, parce que cela l’aidait à compenser. Elle se jeta sur la nourriture et vida des boîtes de viande. C’était réellement un spectacle horrifiant: une grosse laideur qui dévorait tout ce qu’elle trouvait dans les placards, aliénée. Elle pleurait avec tout ça. Son visage était tout contracté, en feu. Sur ses joues brûlantes, il y avait des torrents de larmes et en gémissant, elle faisait des bruits horribles qui grondaient affreusement à cause de toutes ces choses dans sa gueule. La nourriture explosait hors de celle-ci, en miettes pleines de bave chaque fois qu’elle hoquetait. C’étaient des relents terrifiants et à chacun d’entre eux, la grosse semblait être terrassée d’étouffement. Et pourtant, elle mâchait confusément une quantité gigantesque de cookies et de pain. Du coin de ses énormes lèvres, il coulait des cascades de salive brunies par le chocolat, dans lesquels on retrouvait des miettes de chips en tout genre. Et la grosse mastiquait violemment tout ce qui lui passait sous la main, pâtes, tomates, fromages, beurre et bonbons, comme régie par une pulsion destructrice et frénétique.

Mais Emma se rendit compte que ce qu’elle faisait était mal, était voué à la rendre encore plus dégoûtante. Alors, elle appuya son dos massif contre le comptoir et réfléchit à une solution. La pluie tomba contre la vitre, le temps que la petite fille se remette de ses émotions et se concentre un minimum, ce qui était difficile pour une idiote comme Emma. Puis, quand elle eut trouvé la solution, elle se rendit dans la salle de bain, et se pencha au-dessus de sa toilette. La toilette n’était pas très propre, et des restes d’excréments  collaient contre les parois jaunies et crasseuses. Mais ce qu’allait faire la grosse était encore plus immonde. Elle eut une pensée à ses amies de l’école, en se disant qu’elle ferait bien de faire ce qu’elle allait faire. Alors, elle regarda ses deux doigts. Des doigts gros, gras, et pleins de nourriture. Emma, pleura un peu, parce qu’elle avait honte, mais c’était la seule solution, pour que tout cesse. Elle eut l’impression que la seule issue de ce monde si laid, si solitaire était là, au plus profond de sa gorge, et qu’il suffisait d’y glisser deux doigts pour s’en aller vers un monde meilleur, où la publicité deviendrait une réalité. Elle pensa à toutes ces choses qu’elle aurait, comme ces femmes blondes qui passent à la télévision, à toutes ces robes qui la rendraient belle. Et alors, sortant de ce monde de solitude, sortant de ce monde sale, elle paya son tribut à la toilette pour passer dans le monde de la beauté.

Quelques mois plus tard, la grosse Emma s’était acquittée de sa charge. Elle était devenue belle. Une beauté, certes, pas parfaite, mais cependant remarquable. Sa silhouette harmonieuse faisait rebondir des formes avantageuses, des jambes sveltes et un ventre plat. La nymphe avait maintenant une peau uniforme, semblable à de la porcelaine, mais un teint pâle, cadavérique. Des cascatelles rousses se déroulaient sur des épaules polies, magnifiques, mais maigres, et son visage, quant à lui, avait perdu sa vulgarité d’autrefois, pour trouver une finesse douce. Les iris d’Emma avaient trouvé la couleur qui leur manquait. Mais il y avait quelque chose de triste dans ses yeux. Les lentilles colorantes, le maquillage, la teinture et le rembourrage cachaient un oiseau infirme. Un oiseau auquel on avait arraché ses plumes avec violence. Un moineau qui garderait toute sa vie des souvenirs terrifiants, des cauchemars, et qui ne dormirait plus jamais de la même façon. La jeune fille était devenue si fragile, et si seule.

La belle Emma avait certes trouvé des amis, mais le sentiment de solitude n’était jamais vraiment parti. Elle avait toujours peur. Toujours peur que son maquillage parte, et que l’on voit son vrai teint. Elle avait peur que sa teinture ne dure pas assez longtemps, et qu’on critique le délavage, peur que sa silhouette se déforme, et qu’on recommence à passer des messages injurieux en classe. Pourtant, Emma le cachait. Elle le cachait, parce qu’elle savait bien que le malheur attirait la curiosité et la pitié, mais aucune affection, alors que le bonheur fait tout l’inverse. Ainsi, pour éviter les questions, Emma avait trouvé un beau maquillage. Un sourire blanc, magnifique, rayonnant. Ce sourire semblait montrer le bonheur, mais vous et moi savons bien qu’il révélait surtout du désespoir. Et Emma n’avait que cela. Du désespoir. Qui, derrière un sourire, peut découvrir autant de terreur, un tel manque de confiance en soi ? Je dois l’avouer, je n’ai pas ce don, mais permettez-moi de croire que vous ne le possédez pas non plus. Et cela faisait naître chez Emma un sentiment de tristesse, parce que personne ne la comprenait. Un sentiment profond de solitude.

Elle se disait que ses problèmes étaient des marques de faiblesse, et pleurait tous les soirs dessus sans jamais en parler, de peur qu’on se moque d’elle et de ses priorités « matérialistes ». Emma était vraiment belle, comme l’aurait été Juliette Capulet avant de mourir, mais cela importait peu. La solitude, on ne la soupçonnait pas chez Emma. La solitude, ce n’est pas être seul dans la rue, ou chez soi, c’est invisible. Ce n’est pas manquer d’amour ou d’affection. La solitude, c’est une chose dans la tête. Dans le cœur. Et le cœur d’Emma était envahi par cet occupant désagréable. Il y avait trop de tristesse, trop de douleur tous les jours. Elle avait peur des gens. Elle avait peur qu’ils la regardent bizarrement, et la moindre critique devenait insurmontable pour une âme aussi sensible. La paranoïa avait engendré la solitude. Emma était seule. Seule, comme Antigone avant de mourir. Elle courait après le bonheur, sans jamais l’atteindre. Il courait si vite, le bonheur. Chaque fois qu’il arrivait, elle savait qu’il serait éphémère, et cela l’empêchait de se réjouir. Il disparaissait, sans dire au revoir. Emma était triste, et elle regardait souvent dans le vide. Elle méditait quelque chose. Elle ne savait plus quoi penser, plus quoi dire. Tout devenait si lourd, si difficile. Alors, elle regardait les gens autour d’elle, en espérant que quelqu’un remarque quelque chose. Elle espérait qu’on vienne la consoler, qu’on la serre dans ses bras, non pas parce qu’on voulait lui plaire, mais parce qu’elle en avait besoin. Parce qu’elle avait besoin d’une présence de confiance, qui la comprenait, qui la voyait comme elle était. Une personne qui verrait derrière les lentilles, la teinture, le maquillage et le rembourrage. Derrière le sourire aussi. Mais personne ne voyait rien, et la jeune fille se dit qu’un tel sentiment était horrible. Elle se sentait vraiment seule. Alors, quand elle rentra chez elle, quelques mois plus tard, elle monta les escaliers pieds nus. Sa démarche me sembla magnifique. Je l’ai vue, je m’en souviens, et je sais que certains d’entre vous l’ont vue aussi. Elle montait doucement, dans sa robe à pois roses. C’était si simple, si facile de faire ce choix. Parce que c’était ça, le bonheur, c’était la simplicité. Il y avait, au bas de l’escalier, tous ces produits cosmétiques, les talons aiguilles et les mini-jupes et décolletés. Seule restait sur Emma cette petite robe qu’elle avait reçue quand elle était petite et naïve, et qu’elle n’avait plus remis depuis longtemps à cause de son embonpoint. Quand elle était petite et naïve. Idiote ? Non pas idiote, simple. Simple, comme le bonheur. Simple, comme la petite fille ignorante qui avait reçu cette robe si neutre, si enfantine. Si naïve. Alors, Emma avait monté les escaliers de son immeuble, jusqu’au toit, et avait regardé la ville, et toutes les publicités, vulgaires et recherchées. Elle, si simple, dans une robe de si mauvais goût. Elle aurait pu choisir quelque chose de plus élaboré, mais non, c’était une petite robe d’enfant qu’elle avait choisi de mettre pour ce soir. Parce que ce soir, elle ne voulait pas être belle. Elle voulait juste être la personne qu’elle avait toujours été. Elle regarda vers le bas, fière et grande dans sa résolution, mais si faible dans son apparence.

C’était juste une petite adolescente, une toute jeune adolescente, à l’apparence si fragile, qui, depuis le haut de son immeuble, observait la foule grouillante de consommateurs indécis, courant comme des fourmis affolées qui voient qu’on attaque leur fourmilière. Elle pleurait. Elle regarda alors les étoiles, les yeux brillants et le visage marqué par la douleur. Elle avait mal. Une douleur dont la publicité ne parle pas, parce qu’elle n’a pas de produits miracles contre cela. Et pourtant, on l’avait tous cherché le produit miracle. Certains d’entre nous peut-être l’ont trouvé mais la jeune fille, elle ne l’avait pas découvert. Elle hurla alors et elle se sentit mieux, mais elle tremblait toujours de tristesse. Elle voulut leur crier. Crier à tous ces humains névrosés qu’ils avaient tort, qu’ils se précipitaient vers l’erreur, qu’à force de chercher la surconsommation, ils étaient malheureux, qu’ils ne se rendaient pas compte. Elle voulut crier. Debout sur le bord de son immeuble, elle eut une pensée. Une bête pensée à tous ces gens-là en bas, qui couraient les rues à la recherche du bonheur. Elle étendit les bras, dans sa petite robe à pois roses. Elle regarda loin vers l’horizon, et se dit alors qu’elle allait voler. Faire un long voyage vers un pays heureux, loin d’ici. Plus loin encore que l’horizon, plus haut que les étoiles. Elle allait partir. La jeune fille ferma les yeux, et essaya de s’imaginer ce pays. Alors, ses larmes cessèrent de couler. Elle sentit que c’était le moment, et sourit un peu.

Je me souviens de ce moment. Son corps avait penché vers la rue, et elle était tombée en avant, en étendant ses bras comme des ailes. On aurait dit un ange, mais c’était juste une adolescente. J’aurais aimé que la fillette vole réellement. Qu’elle parte, et qu’elle soit heureuse, loin de chez nous, dans un pays simple, où l’on vit en plantant des légumes et en faisant des récoltes, ou alors, qu’elle reste idiote. Une idiote qui n’aurait rien vu, qui aurait continué à croire ses amies même si elles faisaient des mots injurieux à son propos. Une idiote qui aurait continué à croire en l’homme qui devenait de plus en plus sauvage, à une époque où tout est de plus en plus règlementé. Le cygne avait étendu ses ailes dans le monde, devenant toujours plus beau, mais il était déplumé, incapable de migrer. Je me souviens de ce moment. Son corps avait penché en avant, et elle était tombée, en étendant ses bras, comme des ailes. On aurait dit un ange.