Pari gagné au Bolchoï

Au printemps dernier, l’espace de deux semaines, la salle polyvalente de notre Collège s’est transformée en cabaret moscovite.  Soir après soir, des individus plus ou moins fréquentables s’y donnaient en effet rendez-vous pour suivre d’un œil attentif le spectacle offert par une troupe de jeunes danseuses.  Pas de risque toutefois que la chose s’étale en une de nos quotidiens, il ne s’agissait que de théâtre.

Commençons par le commencement et rendons d’abord à Woody Allen ce qui lui appartient. Si Guillaume Possoz (ADS 2007) et moi-même avons mis en scène Jeu dangereux au Bolchoï, c’est parce que ce génial cinéaste new-yorkais a réalisé Bullets over Broadway en 1994.  Dans ce film, un jeune dramaturge ambitieux peine à trouver un financement pour sa dernière pièce.  On lui présente un parrain de la mafia qui est tout disposé à jouer les mécènes pour peu que l’on offre un beau rôle à sa fiancée, une danseuse de cabaret qui se rêve déjà actrice mais n’a rien d’une perle.

L’idée d’adapter ce film s’est imposée à nous comme une évidence, tant cette histoire comportait d’ingrédients susceptibles de déboucher sur un spectacle réussi : une distribution abondante avec des rôles bien typés, d’incessants changements de décors, un rythme effréné, sans compter l’art de la réplique de cet orfèvre du dialogue qu’est Woody Allen.  Certes, notre souhait d’adapter un film impliquait aussi bien des défis, mais nous étions deux à la mise en scène pour les relever et nous savions que nous pourrions compter sur l’aide logistique de la troupe des professeurs, mais aussi sur celle d’auxiliaires de talent, qu’il s’agisse de Christina Karkan, pour les chorégraphies, ou de John Cooper et d’Emilie Schoumaker, que les habitués de la Salle Saint-Michel connaissent bien, pour les éclairages. 

Au bout de quelques semaines, nous avions achevé notre adaptation du film et réuni notre distribution.  Elle comprenait évidemment des visages familiers au public de la troupe des professeurs : Claire Lauwers, Véronique Launois, Carine Moucharte, Catherine Pirson, Odile Van Vyve, Robert Desmaret, Bernard de Mal, Matt Bekkers et Frédéric Defour.  Ils furent rejoints par des collègues débutant sur les planches (ou presque) comme Anne-Sophie Pauly, Isabelle De Meese, Christina Karkan, Joseph Leboutte, Baudouin Hambenne, Vincent de Vos, Patrick Fontenelle et David Wautier. Deux professeurs arrivés en septembre au Collège, Loyola de Peñaranda et Bastien Craninx nous suivirent également dans cette aventure russe, de même qu’un ancien, Thibaut Radomme (ADS 2007), et six rhétoriciennes : Lina Barhdadi, Laura Compère, Sophia Javadian, Karelle Kahwaji, Julie Lipski et Cathy Lipski.  Au total, il y aurait 26 comédiens sur scène, il fallait bien cela pour donner au public l’illusion qu’il était au Bolchoï.

Chacun l’aura compris, avec une telle équipe, les répétitions, programmées de septembre à avril au rythme d’une séance hebdomadaire, s’apparentèrent à un pur moment de plaisir, teinté de stakhanovisme pour rester dans l’ambiance russe.  Ce fut un bonheur chaque fois renouvelé pour nous d’observer les comédiens donner forme à leur personnage, de découvrir des chorégraphies impeccables et de voir l’implication de chacun pour apprendre les paroles russes de Katyusha, ce célèbre chant populaire du final d’un spectacle décidément peu avare en matière de couleur locale.  Nous avions cependant gardé le meilleur pour la fin : les quatre derniers jours de répétition, l’accueil enthousiaste du public et la vie de troupe lors des soirs de spectacle, avec ses petits rituels et ses rencontres enrichissantes.

Moralité, le Collège reste un lieu idéal pour réaliser les synthèses les plus improbables, telle notre pièce qui a placé l’univers du plus new-yorkais des réalisateurs dans la Russie des années 90, et pour fédérer les énergies de professeurs, d’anciens et d’élèves autour d’un projet commun.