Odile Dayez : Comment faire beaucoup avec de Petits Riens

Fondés en 1937 par l’abbé Edouard Froidure, les Petits Riens sont devenus aujourd’hui une véritable entreprise d’ « économie sociale ». Ils viennent chaque année en aide à 1500 personnes. Depuis quelques mois, leur magasin de la rue Américaine s’est doté d’une nouvelle responsable dynamique. Sortie en 2003 du Collège, Odile Dayez nous explique son projet.

Horizons : Quel a été ton parcours depuis ta sortie du Collège ? T’es-tu directement investie dans les Petits Riens après tes études ?
Odile Dayez : J’ai toujours été attirée par le social en général et fascinée par les cultures du Sud et les projets alliant à la fois destinations exotiques, vie à la dure et don de soi. Pendant toute ma rhéto, j’ai donc préparé un voyage seule en Inde dans des communautés religieuses locales. Ce voyage a duré 6 mois et n’a été que le départ de nombreuses autres aventures sociales. Aventures au Sud d’abord, avec des projets de un à deux mois au Burkina Faso, en Indonésie, au Rwanda et au Burundi.

J’ai ensuite commencé mes études de sociologie à L’UCL. Parallèlement, comme si je découvrais la nécessité de retourner vers une réalité plus facile à cerner et où je me sentais dès lors plus utile, je me suis engagée dans plusieurs projets sociaux sous nos latitudes : resto du cœur, accompagnement de personnes handicapées via les kots à projets, animation d’enfants placés par le juge avec l’asbl Camp de Partage.

A la fin de mes candidatures, j’ai rejeté l’idée de devenir anthropologue pour me frayer petit à petit un chemin vers ce qui m’occupe aujourd’hui : l’économie sociale. En même temps que mon master en sociologie, j’ai suivi un master en économie. Les cours ne couvrant pas l’entièreté de mon temps disponible, j’ai décidé d’entamer une sorte de stage bénévole, un jour par semaine, chez les Petits Riens, mon asbl de prédilection depuis toujours. Voyant mon grand intérêt et ma foi en leur projet, ils m’ont concocté un programme me permettant de mettre la main à la pâte dans la plupart de leurs services. Cela m’a permis de rencontrer un public issu du quart-monde que je connaissais mal, de découvrir les projets sociaux des Petits Riens et de suivre le circuit économique des dons : collecte, tri et vente.

Quand j’ai dû choisir un lieu de stage et un terrain pour mon mémoire en sociologie, c’était tout trouvé ! J’ai travaillé au service social des Petits Riens, le CASAF, où j’ai effectué ma recherche sur la culture de consommation des personnes assistées matériellement. Finalement, le moment de trouver un emploi arriva et j’ai tout naturellement posé ma candidature dans cette asbl qui m’avait déjà tant appris. Ils m’ont alors proposé d’être responsable du secteur de ventes pour Bruxelles, un vrai défi pour une jeune fille tout juste sortie des auditoires. J’y travaille depuis 7 mois.

Horizons : Qu’est-ce qui t’a donné envie de te lancer dans ce projet ?
Odile Dayez : Ce projet, qui est devenu mon métier, est passionnant car il mêle au quotidien les deux domaines dans lesquels je me suis spécialisée : le social et l’économique. Et il est unique car, à mon échelle, je suis à la fois dans la conception de projet et sur le terrain.

Horizons : Peux-tu nous expliquer un peu plus l’action des Petits Riens ? On connaît tous les collectes de vieux vêtements via les containers disséminés un peu partout dans la ville et son grand magasin rue Américaine. Mais le projet ne s’arrête sûrement pas là…
Odile Dayez : Comme tu le dis, on connait les magasins et les guérites pour déposer les vêtements. Cependant cela ne représente qu’une des phases du cycle que les Petits Riens assurent. Tout part des dons. Mais ces dons sont davantage un moyen qu’une fin. En effet, les objets, meubles et textiles donnés ne sont pas distribués aux plus précarisés mais sont revendus dans nos magasins. Les bénéfices générés par leur vente vont à la mise en place d’actions sociales. Ces actions sont fort méconnues du public alors qu’elles sont pourtant la raison d’être majeure de l’asbl. Je peux par exemple citer la plus grande maison de Belgique pour sans-abris (120 lits), l’épicerie sociale, le service social, les restaurants sociaux ou la cellule logement et emploi.

Ce qui est unique dans le concept des Petits Riens, c’est que le social se retrouve également au sein du pôle économique. Ainsi les magasins sont un moyen, car ils génèrent l’argent nécessaire au fonctionnement des actions sociales, mais ils sont également une fin. Tout d’abord parce que les prix des articles sont fixés très bas, à 1/3 du prix neuf, afin d’être accessibles à tous les budgets. Ensuite ne travaillent dans nos magasins que des gens qui, suite à divers événements dans leur vie, se sont retrouvés en marge du marché de travail : cassures sociales, incapacités physiques ou mentales, assuétudes, endettements…

Horizons : A notre échelle, comment peut-on soutenir les Petits Riens ?
Odile Dayez : Les Petits Riens sont très peu subventionnés par l’Etat (moins de 20%) et fonctionnent en grande partie par les dons. C’est donc la première façon de contribuer au projet : dons en argent, en nature (meubles, bibelots, électroménager, vêtements ou encore informatique, nous reprenons tout ce qui est en assez bon état pour être vendu) ou en temps (nos magasins tournent avec plus de 200 bénévoles).

La deuxième façon non moins importante d’apporter sa pierre à l’édifice est de venir acheter chez nous ! Acheter dans nos magasins, c’est tout à la fois bon pour le portefeuille, la planète et les travailleurs précaires à qui cela redonne une raison de vivre, une dignité. Le magasin est accessible à tous !

Horizons : J’imagine que tes journées sont extrêmement chargées et diverses. A quoi cela ressemble-t-il, un jour aux Petits Riens ?
Odile Dayez : Concrètement, je suis responsable du magasin de la rue Américaine, le seul à Bruxelles où l’on peut autant trouver du mobilier que des bibelots et des livres. Le magasin compte une septantaine de travailleurs dont seulement six salariés. Les autres s’inscrivent généralement dans un projet de réinsertion : résidents de la Maison d’accueil, bénévoles, personnes du CPAS travaillant pour gagner leur droit au chômage, personnes prestant des peines de travail. Ces personnes sont en marge du circuit du travail classique et demandent donc un accompagnement tout particulier.

Entant que gérante, je passe le plus clair de mes journées à régler des problèmes humains autant avec les travailleurs qu’avec certains clients pour qui je suis la référence. Je fais également beaucoup de gestion des ressources humaines : entretiens d’embauches, évaluation, points avec les salariés… Le reste de mon temps, je le consacre à la conception et à la mise de place de projets d’amélioration du fonctionnement des magasins et de nouveaux projets comme le lancement d’une exposition de designers du seconde main, de concerts gratuits dans les magasins, de promotions ou l’embellissement des magasins.

Beaucoup de place est laissée à la créativité, aux initiatives. C’est ce qui rend ce job passionnant !

Horizons : Penses-tu que le Collège Saint-Michel t’a bien formée pour affronter ton travail aujourd’hui ? Quel meilleur souvenir gardes-tu de tes années au Collège ?
Odile Dayez : Le Collège Saint-Michel prodigue une excellente formation à l’esprit critique, à l’analyse, au dépassement continuel, à l’autonomie. Ces capacités sont des atouts fabuleux dans la majorité des boulots. J’aurais néanmoins aimé qu’on nous offre une ouverture plus large au niveau social et artistique. J’ai récemment eu des jeunes de Saint-Michel en retraite sociale et en visite chez les Petits Riens, et je me suis demandée pourquoi je n’avais pas eu droit à cela à l’époque.

Mes meilleurs souvenirs au Collège sont justement les ouvertures que j’ai su me créer en dehors du circuit purement académique : le parascolaire de gym et le théâtre. C’est une grande richesse de pouvoir offrir autant de choix aux élèves. Unique !