La difficile approche de la vérité

Quand je nous revois, mes camarades et moi, en 1940, jeunes élèves en sixième ( = actuellement première latine ) au début des six années de secondaire devant nous faire passer de l’état de préadolescents à celui de jeunes gens aptes à affronter des études supérieures et ensuite la vie, je suis bien obligé de reconnaître que même dans le milieu éducatif jésuite, bien des choses qui nous furent enseignées et bien des expériences que nous y avons faites ont été soumises à révisions et à réflexions.

Il y avait des choses extrêmement rassurantes : Quand Zouzou, (M. Hemelzoet ) qui nous enseignait l’algèbre, la géométrie et autres délices du même tonneau, tels les cas d’identité ou d’égalité des triangles ou comment l’ hypoténuse d’un triangle rectangle, une fois mise au carré pouvait contenir  exactement la superficie des deux autres côtés eux aussi mis au carré. Cela pouvait se montrer au moyen de glissements et retournements bien choisis. Cette vérité et bien d’autres encore nous restaient acquises. Pour toujours . Cela s’appelait  »Le pont aux ânes ». Autrement dit, une fois ce phénomène compris et bien assimilé, nous cessions d’être des ânes.

Un grand pas en avant vers une vérité solide !

Mais qui ne conduisait pas à mieux connaître nos  »frères humains’‘.

Nous n’avons pas été invités à regarder  ce qui se passait dans le monde autour de nous : qui donc aurait osé le faire en 1940 et au cours des 4 années suivantes ?  Nous ne savions pas qu’un drame humain d’une dimension vraiment biblique, la Shoah, renouvelait la Déportation du peuple hébreux à Babylone. Ce crime se passait dans le silence de toutes les autorités qui comptaient pour nous.

D’autres matières faisant partie de notre enseignement ou des pratiques du milieu éducatif  jésuite présentaient à côté de solides qualités, certaines lacunes dont je m’autorise à me gausser, en vertu même de l’adage latin appris dans ce même milieu : « Ridendo castigat mores » : il corrige les mœurs en riant.

La religion, notre religion catholique avait engendré des pratiques surprenantes. Je donne quelques exemples :

La messe quotidienne obligatoire: Tous les élèves étaient tenus d’assister en début de journée à une messe quotidienne, soit en l’église du Collège, soit dans sa paroisse. Un système de permis organisait la surveillance des présences en paroisse. Autant avouer  aujourd’hui que les délais de prescription sont acquis, que mes camarades et moi, paroissiens de l’église Sainte Gertrude, toute proche,  avions mis au point un système d’alerte : Quand le pion-surveillant était venu faire un contrôle  dans la paroisse, les téléphones chauffaient dans les domiciles des coalisés.. . Et c’était la course pour arriver encore à temps à la messe du Collège. Car c’était cela, le système de permis : la messe matinale à la paroisse ou au Collège. La messe non obligatoire, ce n’était pas permis.

Paradoxe plus difficile à comprendre que le carré de l’hypoténuse. Mais vous avez compris que nous tirions notre plan. La messe par obligation, ce n’était pas notre tasse de thé.

Et dans l’église du Collège, il y avait deux ou trois estrades d’où un pion pouvait surveiller sinon la ferveur, du moins le silence des élèves. Mais parmi ceux-ci, il y avait des dédaigneux des orémus, qui s’occupaient à  réviser les matières de la journée, temps primitifs flamands ou latins, résumés d’Histoire ou de Géographie et autres garnitures pour nos cervelles en voie de formation : Cette pratique quoique méritoirement studieuse était répréhensible car elle n’avait pas l’estampille AMDG  mais cela donnait l’espoir de quelques points supplémentaires lors de la prochaine interro.

L’organisation de la pratique de la Confession était frappée d’opportunisme éducatif : profitons de la présence de nos élèves : Donnons-leur l’occasion d’aller à confesse. Donc le vendredi après-midi, on venait frapper à la porte de la classe pour signaler que le moment des confessions était là. Ceux qui avaient quelque péché sur la conscience mais aussi ceux qui s’ennuyaient en classe, se levaient et  partaient se purger la conscience ou les idées au vu et au su de tous les copains et aussi du professeur.

Ce qui se disait là-bas tient du secret de la confession, qu’il convient de respecter…

Et puisque la religion était perçue dans le processus éducatif au même titre que la géographie,  le flamand ou toute autre matière, dans le bulletin trimestriel et en fin d’année, elle pouvait suppléer par de bonnes notes à une défaillance en d’autres matières. La Religion au secours de la Trigonométrie !

Quoique le délai entre la note d’examen de religion  en classe de quatrième et le jugement dernier prévu à la fin des temps fut encore long, notre titulaire, le Père Fraikin, dit Moutarde, a un jour commenté un échec en religion : « Vous avez un échec en religion, Mr XXXX ! En tous cas, si vous devenez un jour mécréant, on  ne pourra pas me  le reprocher ! ». Ce propos a dû m’impressionner car c’est le seul que j’ai retenu de ce titulaire pour le reste bien estompé dans mes souvenirs. J’avais devant moi quelqu’un de convaincu de l’utilité de ce qu’il enseignait. Pour cela, j’avais de la considération pour lui. Et quand je serai en mesure de le faire, j’irai vérifier dans les registres d’entrée au paradis si mon camarade XXXX, busé en religion a  quand même réussi a se faufiler parmi les bienheureux…

Si les études secondaires méritent le nom d’Humanités, c’est avant tout à cause des cours d’Histoire.

Les grandes valeurs de notre civilisation actuelle se sont élaborées au long des progrès de l’Histoire et je pense que nos professeurs d’Histoire nous ont bien montré la marche vers les progrès, parfois durement acquis.

Non sans quelques lacunes ou déformations.

Car les Historiens eux-mêmes n’accordent pas toujours leurs violons entre eux!

Demandez donc à un musulman lettré ce qu’évoquent pour lui les mots  »Croisades » ou  »Croisés »,

Tentez de comprendre pourquoi Les Réductions en Amérique latine, œuvre des Jésuites furent   décriées au Vatican par d’autres religieux : Dans ce litige, lesquels avaient raison ?

Cherchez sur l’internet les mots « Querelle des étendards » .L’ Église qui avait commencé l’évangélisation de la Chine a raté son élan parce que les chinois s’obstinaient à enterrer leurs chrétiens décédés selon le rituel coutumier dont les étendards  »païens »  faisaient partie. Cette pratique agréait aux jésuites mais fut condamnée par le Vatican. Tant pis pour l’évangélisation de la Chine,

L’inquisition, la  »Sainte » Inquisition : Le Père Garain, notre prof de Rhéto croyait-il avoir sauvé la mise quand il nous a déclaré dans son cours d’Histoire à son sujet : ‘‘La torture faisait partie de l’arsenal juridique de l’époque, elle était dans l’air du temps ».   »Lorsque  un tribunal ecclésiastique reconnaissait coupable  un  chrétien soupçonné d’hérésie ou un juif simulateur d’ une conversion catholique, il le livrait à l’autorité civile. » Nous étions priés de conclure que cela déchargeait le tribunal ecclésiastique des suites de ce jugement. Moi, et sans doute  bien de mes camarades avons très mal reçu cette astuce maladroite pour échapper aux responsabilités des conséquences des jugements de l’Inquisition..

Ce n’est que bien trop tard que le Vatican a  enfin reconnu son erreur dans le choix de cette façon de lutter contre l’hérésie.

Et Martin Luther, quelle douloureuse histoire ! Il s’était lancé contre les abus existant dans l’Église de son époque (p.ex, les indulgences devenues au fil du temps des objets de commerce). On nous l’a bien expliqué, je le reconnais. Mais ce moinillon qui voulait donner des leçons aux puissances catholiques, c’était inadmissible. Heureusement les temps ont actuellement arrondi les angles et j’ajoute que c’est chez les jésuites que l’on nous a vanté le soutien du Cardinal Mercier à la cause de l’œcuménisme. Cela et aussi le souvenir de son esprit de résistance pendant la guerre 14/18 , c’est bien chez les jésuites que nous en avons pris connaissance.

Le Père Garin, que je viens d’évoquer, résumait tous ces travers de la Foi :  »Partout où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie ». Il avait raison !

Finalement, que valait donc l’enseignement religieux chez les jésuites ?

Je me souviens très bien du titre d’un manuel de religion qu’ils utilisaient comme fil conducteur pour leur enseignement :  »Jésus, la Voie, la Vérité, la Vie  ». Je me suis dit, dans un premier temps,  »Ouf, c’en est fini avec le Catéchisme de Malines », aride manuel dont  il fallait apprendre les questions et réponses par cœur. C’est grâce à cet ouvrage scolaire nouveau que peu à peu j’ai perçu que la   religion était faite d’adhésion plutôt que d’obligations.

En fait, les souvenirs les plus simples à vivre, et les plus heureux aussi, se situent dans le scoutisme, avec ses messes au petit matin frisquet ou dans les veillées. Et là, nous retrouvions encore un jésuite, le Père Hainaut, coauteur de  »LITURGIE de ROUTE ». Cette personnalité mérite à lui seul une parution dans notre revue HORIZONS. Cela sera fait. L’opinion de mes camarades est unanime : Ce fut pour nous un maître  hors pair.