Hommage au RP Philippe Deschuyteneer

C’est le 9 août que le Père Deschuyteneer s’est éteint paisiblement au terme d’une vie pleinement active jusqu’au bout de ses 90 ans. Cette nouvelle touche tous ceux qui ont eu la chance de connaître Philippe (Flup) Deschuyteneer. L’AESM se devait de rendre hommage à celui qui fut sans conteste l’un des tout grands titulaires de classe de rhétorique. A cette fin, nous reproduisons ici tout d’abord l’homélie prononcée lors de ses funérailles et rédigée par… Philippe Deschuyteneer lui-même. Jusqu’au bout l’homme nous aura étonnés ! Nous y ajouterons l’interview réalisée, il y a quelques années à peine, pour Horizons par Philippe Stiévenart qui nous fera retrouver avec émotion cet infatigable acteur de la communauté jésuite Saint-Michel. Repose en paix, Philippe Deschuyteneer, si du moins la notion de « repos » t’est imposable par notre Père à tous !

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Homélie :

« Permettez-moi une dernière extravagance posthume : j’ai souhaité composer l’homélie de mes funérailles. Ce n’est pas pour vérifier, une fois de plus, mon totem scout : furet, soit, mais furet saugrenu.
En fait, j’ai plusieurs motifs, plus lumineux, de prendre la parole. Tout d’abord éviter à un confrère infortuné le souci de rassembler des souvenirs superficiels. Ensuite, vous faire grâce de l’évocation de mon passé.
Pourquoi retracer le parcours de mes pas vagabonds, comme s’exprime le verset d’un psaume. Cela pourrait satisfaire une curiosité qui occulterait l’essentiel. Il me semble plus profitable de partager avec vous quelques prières qui m’ont soutenu et arraché à moi-même.

L’évangile choisi vient de rappeler le cri de Saint Pierre, dans la tempête sur le lac : « Seigneur, si c’est toi, ordonne-moi de venir à toi ». Il m’a fallu longtemps pour découvrir que l’« Anima Christi » a repris cette prière de Pierre : « à l’heure de la mort, commande-moi de venir à toi ». Je la fais mienne en la modifiant légèrement : « Seigneur, PUISQUE c’est toi, donne-moi d’aller à ta rencontre ».
Si ce n’était pas lui, je n’aurais qu’une ressource : essayer, en vain, de m’échapper. Mais je n’ai pas envie, à cause de ce qu’il est, de lui tourner le dos : près de toi se trouve le pardon, pour que l’on découvre qui tu es.

La mort est le grand acte d’obéissance, démarche de dépouillement et de confiance. L’occasion de rectifier tous mes dérapages et de m’établir dans la vérité.
Je suis heureux d’obéir, enfin, avec tout moi-même. Je choisis d’y entrer librement, comme l’exemple du Christ y invite.
Je suis heureux d’être acculé à une confiance totale. J’ai envie de m’engager dans le sombre passage de la mort, parce que je crois que, dans l’inconnu, brille une lumière : celle d’un visage. « Fais luire sur moi la lumière de ta face ».Plus encore, une main saisira la mienne, comme il est figuré sur tant d’icônes. Jésus, descendu au séjour des morts, s’empare du poignet d’Adam. Et son geste est plus prompt que celui du terreux : « Au-devant de mon impatience, son impatience accourra ».
C’est le défi que Prométhée enchaîné jette à Zeus, mais je le reprends pour en faire une confession d’espérance dans l’élan de Jésus.
On dit souvent : dans la mort, nous ne savons pas où nous allons. C’est vrai, mais nous savons vers qui nous allons : « puisque c’est toi, donne-moi l’ordre de me laisser attirer par toi, par la puissance de ta générosité ».

Une autre prière m’a été fournie par le verset d’un psaume : Qu’ils ne cessent pas d’espérer en toi, ceux pour qui j’ai été un obstacle sur le chemin qui conduit vers toi ». Je l’ajoutais aux répons de Laudes et de Vêpres. Pas par piété, mais par nécessité.

Inutile de vider le sac de mon passé. Mais je tiens à reconnaître que j’ai été pierre d’achoppement. Je demandais – et je vais le faire plus et mieux – que le Seigneur, plein de tendresse, apporte les réparations, les guérisons dont je n’étais pas capable. J’ai essayé de m’ouvrir à son pardon, mais je le supplie de le faire fructifier chez les autres.
Confiez-moi à la fidélité du Seigneur : elle est meilleure que la mienne.

Mais n’oubliiez pas de le remercier avec moi pour tout ce qu’il a prodigué au fils prodigue que je suis.
Merci pour le privilège de ma famille et de sa précieuse affection.
Merci pour tant d’amies et d’amis : ils m’ont entouré et encouragé. Je n’ai jamais eu l’impression d’être un moineau solitaire au bord du toit.
Merci pour la grâce de ma vocation qui m’a atteint à travers eux tous. Elle témoigne de l’humour et de la patience du Seigneur. Elle en a peut-être étonné plus d’un. Elle m’a étonné le premier.
Merci pour toutes les fois où les paroles du Christ et les textes de la foi sont devenus ardents, comme les braises sur lesquelles l’Esprit souffle.
Merci pour mes frères jésuites et mes compagnons scouts : ils m’ont aidé à suivre les traces de ses pas.

Je ne sais pas à l’avance comment je serai mort, mais je voudrais vraiment ne pas m’être débattu.
Dans le Canon de Vatican II, pour la messe de réconciliation, il y a une formule qui est une magnifique définition de la mort « le jour béni de ta venue et de notre joie ». Ce jour-là, en effet, s’accomplit le vœu ardent que j’emprunte à Ignace d’Antioche : « Theou epituchein » : « obtenir Dieu, obtenir de le rejoindre ». Que de fois, dans le bréviaire, j’ai été amené à souhaiter : « Ne me cache pas ton visage »

Un mot de l’abbé Pierre m’a frappé : « Mourir c’est rencontrer »
Rencontrer Dieu, comme on vient de l’augurer. Mais rencontrer aussi, revoir tous les miens, transformés, et reconnaissables, selon le meilleur d’eux-mêmes.
Grâce à la mort, je vais, enfin, devenir capable d’aimer : unifie mon cœur. Quelle explosion de joies multiples !
D’autant qu’il nous sera donné de nous associer à l’action de grâce du Christ à jamais vivant.

Si j’ai dépassé la mesure d’une homélie, ne m’en veuillez pas, cela ne m’arrivera plus.
Mais j’ai cédé au plaisir de partager ces prières avec vous, avec vous tous qui avons fait route ensemble pour ensemble le trouver. Amen ! »

Philippe Deschuyteneer, sj

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Interview du RP Philippe Deschuyteneer par Philippe Stiévenart (Horizons 81 – avril 2013) :

Deschuyteneer

Horizons : En vous rencontrant, c’est de suite la figure de titulaire de rhéto qui me vient à l’esprit. Est-ce exact?

Père Deschuyteneer : C’est juste ! Mes trente-quatre années de titulariat se sont déroulées dans des classes de rhétorique. Une année à Tournai, quatre à Bujumbura, huit à Liège et dix-neuf à Bruxelles.

Horizons : A Tournai?

Père Deschuyteneer : C’était en 1955. Deux ans avant le passage de ce collège entre les mains du clergé diocésain. Je venais de terminer mes études de théologie. J’y fus titulaire durant une année à la suite de quoi j’ai fait, comme on dit chez les jésuites, mon « Troisième An » à Florence.

Horizons : A Florence? C’était prémonitoire pour un titulaire qui ferait tous ses voyages de rhéto en Italie !

Père Deschuyteneer : Détrompe-toi, Philippe ! Non seulement, le virus de l’Italie à l’époque ne m’avait pas encore été inoculé, mais en plus, pour des raisons familiales, j’aurais préféré ne pas aller si loin…

Horizons : On parle un peu de votre famille alors?

Père Deschuyteneer : Je suis d’une famille de huit enfants mais deux enfants deux garçons -sont décédés à peine nés. Nous sommes restés trois garçons et trois filles. Je dois beaucoup à mes sœurs. Elles sont une des « grâces » de ma vie car j’ai eu avec elles le bonheur de beaucoup parler et échanger sur nos raisons respectives de vivre. Deux de mes sœurs sont encore en vie. Je me sens toujours proche d’Anne-Marie. Elle est décédée il y a deux ans et tu peux voir sa photo sur mon bureau.

Horizons : Vous êtes originaire de Charleroi?

Père Deschuyteneer : Oui je suis un Carolo ! J’ai fait mes primaires et mes humanités au Collège du SacréCœur. Notre père était ingénieur aux ACEC (Ateliers de Constructions Electriques de Charleroi). En 1941, l’année où je commençais ma rhéto, mon père fut envoyé à Liège. Malgré cela, je suis demeuré au Collège du Sacré-Cœur pour terminer mes humanités. Je logeais chez une de mes grands-mères. Mais, comme professeur, je n’ai jamais enseigné à Charleroi ! Un comble !

Horizons : Après le collège de Tournai, où avez-vous été?

Père Deschuyteneer : Je suis allé à Bujumbura de 1957 à 1961. Titulaire de rhéto dans ce collège interracial, créé par la Compagnie sous les auspices de l’Autorité tutélaire de la Belgique. C’était un bâtiment remarquable avec un projet tout aussi remarquable : un collège ouvert à tous où se côtoyaient Tutsis, Hutus et Européens. Il y avait plus de Tutsi que de Hutus et les Blancs étaient peu nombreux. Comme le diplôme étant homologué par Bruxelles, nous devions suivre le programme scolaire belge avec, entre autres, de l’histoire de Belgique et du Néerlandais à enseigner aux autochtones !… En coulisse, on sentait parfois les tensions se raviver entre Tutsis et Hutus et du Congo voisin on vivait les veilles tumultueuses de l’indépendance. En 1962, je suis revenu en Belgique et mon port d’attache fut alors le Collège St-Servais de Liège.

Horizons : Un souvenir de St-Servais?

Père Deschuyteneer : Un grand ! Outre ma responsabilité de titulaire de rhéto, le directeur de St-Servais m’avait confié la responsabilité de la salle de cinéma attenant au collège. Je m’y suis investi corps et âme et je suis devenu cinéphile… passant un temps considérable à visionner des films, à sélectionner les meil- leurs, à les faire projeter dans la salle, à les étudier, à les présenter, à les commenter et en débattre avec un public adulte, une fois par semaine. C’était l’époque des ciné-forum. Je devins quelque peu spécialiste et en arrivant à Bruxelles en 1970, on me demanda de faire partie de la Commission catholique de cotation des films. Toute une époque !…

Horizons : C’est en 1970 que vous arrivez à Bruxelles?

Père Deschuyteneer : Oui… et j’y suis toujours ! Je ne croyais pas vivre si vieux ! J’ai 87 printemps : « Je suis arrivé au crépuscule de mon existence ! » je cite l’ancien ministre Michel Dardenne ! …mais moi, je précise : « au crépuscule de mon existence terrestre » !

Horizons : De vos dix-neuf années de titulariat de rhétorique à St-Michel, qu’en dites-vous?

Père Deschuyteneer : Je recommencerais volontiers ! Etre professeur pour moi, c’était découvrir et partager avec mes rhétos des moments et des lieux d’admiration et d’enthousiasme à travers l’étude d’un texte, que ce soit en français, en latin ou en grec. J’avais aussi un cours d’art : discipline par excellence pour éveiller l’admiration. Sans oublier la messe de classe hebdomadaire où Dieu rejoint l’humain.

Horizons : Père Deschuyteneer, vous n’oubliez pas les voyages de rhéto?

Père Deschuyteneer : Sûrement pas ! C’était des moments privilégiés pour éveiller le goût et l’enthousiasme et surtout pour nouer des liens avec les rhétos et les professeurs qui accompagnaient ces voyages. C’était toujours pendant le

s vacances de Pâques et en Italie et on s’arrêtait dans les auberges de jeunesse pour baisser les coûts de ces voyages. Même le logement des profs était en chambrée avec les élèves !… Au fil du temps, je suis devenu l’ami des responsables des diverses Auberges de Jeunesse. Ce qui me fut souvent utile. Mais je n’oserais pas dire que l’Italie n’a plus de secret pour moi : elle est inépuisable !

Horizons : Et aujourd’hui, je crois savoir que vous organisez toujours des voyages?

Père Deschuyteneer : Oui, mais avec un autre public ! Un public d’adultes : des connaissances, des anciens élèves ou des parents de mes anciens. Nous sommes toujours une quarantaine environ. Mais les destinations ont changé : Andalousie, Jordanie, Grèce, Maroc, etc. et cette année, ce sera Malte ! Avec l’âge, je me dis chaque année que c’est la dernière fois…et guider des aînés demande parfois aussi plus de diplomatie que d’autorité.

Horizons : Mais durant vos années d’enseignement, vous avez été aussi aumônier scout?

Père Deschuyteneer : Effectivement pendant plus de vingt ans et même après avoir quitté l’enseigne- ment, j’ai été l’aumônier de la 4ème . Pour la petite histoire, j’ai fait mon dernier camp sous tente à 84 ans. Aujourd’hui ce n’est plus de mon âge !… J’ai de très bons souvenirs du scoutisme mais ce qui marque encore plus mon histoire personnelle ce sont mes années d’avant le scoutisme, comme chef de camp à l’AEP (Aide aux enfants des prisonniers). J’ai été conduit dans ce milieu par le hasard de la vie. Je fus un temps à Leuven aumônier du Cercle de Droit et un des étudiants qui devait être chef de camp n’a pu le faire au dernier moment. Au pied levé on m’a demandé de le remplacer et je suis resté finalement chef de camp pendant vingt-six ans. C’était une œuvre « neutre » et je devais donc y cacher mon identité jésuite et sacerdotale. Chaque année, le camp se déroulait en juillet ou en août à Oostduinkerke. Les enfants étaient au nombre d’une centaine. Leur recrutement s’est élargi : d’enfants de prisonniers à orphelins de guerre, à enfants des travailleurs des services publics. Il y eut même une année une tentative avec des jeunes prisonniers du Centre de St-Hubert. Pour l’encadrement de ces camps (qui duraient un mois) je recrutais parmi mes anciens élèves, à Liège ou à Bruxelles. Je garde des souvenirs extraordinaires de ce service fait en commun avec mes anciens.

Nous découvrions parmi les vacanciers des gamins que la vie avait moins favorisés que nous. Des souvenirs cocasses aussi quand il fallait apprendre à ceux qui me connaissaient de l’enseignement à éviter à tout prix qu’ils m’appellent « Père » et à lui préférer « Flup ».

Horizons : Père Deschuyteneer, vous êtes toujours un passionné de littérature?

Père Deschuyteneer : Beaucoup moins qu’avant. Maintenant c’est plutôt la théologie et l’histoire de l’Eglise qui m’attirent. Je profite de la Bibliothèque de l’I.E.T (Institut d’Etudes Théologiques) ici dans la maison. C’est pour consolider, éclairer, élargir ma théologie et m’aider aussi dans mes prédications. J’ai été pendant six ans prédicateur à l’église de La Cambre. Je le suis de temps en temps ici à l’église du collège et deux fois par semaine à la chapelle du shopping de Woluwé.

Horizons : Père Deschuyteneer, un tout grand merci pour cette interview dans Horizons. A mon avis, beaucoup de vos ancien(ne)s seront content(e)s de vous « retrouver ».

Père Deschuyteneer : Un grand bonjour à eux !