Henry Wagener, par Alain Deneef

Alain Deneef (Ads 1978) nous livre le premier d’une série de portraits d’anciens élèves, tirés du riche répertoire des anciens du collège Saint-Michel qui se sont fait un nom dans les domaines les plus divers.

Henry Wagener, dit Henry Soumagne (Ads 1909) : un athée à la recherche de Dieu

Henry Félix Maurice Wagener, né à Liège, le 4 mars 1891, et mort accidentellement à Metz, le 26 juillet 1951, fut avocat, écrivain, dramaturge et journaliste.

Il est inscrit au vieux collège Saint-Michel en 1903, passe au nouveau dès son ouverture en 1905 d’où il sort de rhétorique en 1909. Il y a perdu la foi, après un combat intérieur que relate René Golstein, son compagnon d’université : « Soumagne me déclara qu’il avait fait ses études au collège Saint-Michel. À cette époque, rares étaient ceux, venus des écoles catholiques, qui entraient à l’Université de Bruxelles et ils se gardaient bien de faire allusion à leurs études antérieures. Soumagne m’expliqua qu’il voulait éviter toute équivoque. Il me décrivit son aventure. La crise avait débuté deux années auparavant. Il avait fait part de ses doutes, de son impiété grandissante, à des prêtres qui étaient ses professeurs. Ceux-ci l’avaient entrepris, développant tous les arguments, usant de toute les persuasions, pour le ramener dans le droit chemin de la religion. La lutte avait été longue, mais plusieurs mois avant la fin de ses humanités, les prêtres lui avaient fait entendre que son cas était désespéré et qu’il renonçait à tenter de le sauver. « Ils m’ont abandonné à mon sort, ajouta-t-il, comptant assurément sur un miracle, pour me rendre à mon bon sens. » Les prêtres avaient vu juste – le cas était désespéré – mais le miracle ne s’est pas produit. »(1)Peut-être était-il irrécupérable pour quiconque, comme le laissait penser le commentaire du Pourquoi Pas ? qui lui consacrait sa ‘une’ et un portrait, le 16 avril 1926 : « Les jésuites furent chargés de son éducation mais, bien qu’ils connaissent leur métier, ils ne parvinrent pas à réduire ses rébellions naturelles. Il n’est pas certain que l’Université de Bruxelles, où Wagener-Soumagne apprit ensuite, comme tout le monde, les lettres et le droit, l’ait davantage converti aux règles puritaines du libre examen. »(2)

Il étudie en effet à l’ULB de 1909 à 1914 et en sort docteur en droit. Ayant fait son service militaire en parallèle au 9e de Ligne, dans le bataillon universitaire, il est mobilisé dans cette unité quand éclate la guerre. Il est fait prisonnier de guerre lors de la retraite de Namur, déporté en Allemagne en Silésie, puis interné à Interlaken en Suisse en 1916, avant de revenir en Belgique après l’armistice. Il devient avocat en 1919 et se constitue assez vite une clientèle. Parallèlement, il prend le pseudonyme de Soumagne, du nom du village où sa famille a ses attaches, et livre une première pièce, Les Épaves, présentée au Théâtre du Parc à Bruxelles en décembre 1920, où il se cherche encore et qui n’aura aucun succès.

Il connaît du jour au lendemain la célébrité avec L’Autre Messie, que monte le 12 décembre 1923 Lugné-Poe au théâtre de l’Œuvre à Paris (avec une avant-première au Parc à Bruxelles, deux jours plus tôt). L’argument en est simple : dans un bouge de Varsovie, des mendiants juifs y débattent de l’existence de Dieu dans une atmosphère de soûlerie, de blasphème et de rixe. Mais, à travers l’aspect grotesque et provocant de ce spectacle apparaît, remarquablement dessinée, la lancinante nostalgie de l’homme pour une valeur qui le dépasse(3). Soumagne dira : « Ce pamphlet agacera les croyants : il déplaira aux athées ». Âprement discutée en effet, la pièce sera même interdite à Prague après quelques représentations et y provoquera dans le milieu intellectuel des débats animés sur le rôle de la censure. A Berlin, le directeur du théâtre, pourtant tenu par contrat, refusera de la monter, craignant les incidents avec les autorités. Mais la critique sera bien plus favorable, puisqu’il obtiendra le Prix de la Libre Académie Picard et le Prix de la Société des Auteurs.

Plus tard, avec Madame Marie (1928), pièce également montée par Lugné-Poe au théâtre de l’Œuvre à Paris, Soumagne reviendra sur la même interrogation, mais en donnant cette fois à sa pièce l’apparence d’un mystère biblique où Matthieu, l’évangéliste, convainc Jésus, à l’aide des textes sacrés, qu’il est le fils de Dieu, refusant de la sorte tout caractère transcendant au Christ…(4) Mais pas un instant il ne songe à attaquer la religion ou à tourner en dérision les origines du christianisme. Dans la préface à son œuvre, il écrit : « Il s’est fait que dans son impiété fondamentale, mon œuvre est toute pleine de respect mystique. Et la rencontre fortuite de ces deux sentiments contradictoires me fut un bonheur. » Ce qui n’empêcha pas qu’à Paris, après une dizaine de représentations, le préfet de police interdise le spectacle, parce qu’il provoquait des manifestations en sens divers.

Les autres pièces du dramaturge restent dans la même veine de provocation et de recherche de situations paradoxales. Après Bas-Noyard (1924), farce politique où la bouffonnerie est sans cesse présente et que monte à Bruxelles Jules Delacre au théâtre du Marais, Soumagne présente, avec Les Danseurs de gigue (16 décembre 1925), montée encore une fois à Paris à l’Œuvre par Lugné-Poe, deux personnages qui ne sont qu’une double incarnation d’un seul être humain. En tout point semblables, ils finiront par se tuer mutuellement au cours d’un duel. Terminus (1928), que monte Gaston Baty à Bruxelles, après qu’elle eut été créée à Prague, puis jouée à Paris, met en scène un être auquel on a prédit l’instant exact de sa mort et qui voit avec angoisse s’approcher celui-ci. Si chacune de ces pièces est ainsi caractérisée par une situation dramatique remarquable et originale, pour certains(5), le langage de Soumagne, trop littéraire, a beaucoup vieilli. Mais après L’Autre Messie et Bas Noyard, ses deux premières pièces expressionnistes qui n’étaient pas sans rappeler Crommelynck ou Ghelderode, ses essais ultérieurs n’avaient pas convaincu et c’est un auteur déçu et mis à l’écart de la vie littéraire qui cherche dans les années 1930 une nouvelle voie.

Il collabore alors à diverses revues : La Revue de l’œuvre, Les Feuillets bleus, Théâtre de Belgique ou Le Rouge et le Noir où il est responsable de la chronique judiciaire et de la page politique (1930). Après avoir décidé de ne plus écrire de pièces de théâtre, l’auteur – tout en restant l’avocat d’une clientèle fidèle – devient courriériste judiciaire du journal Cassandre (1934-1936). Pour garder toute sa liberté de parole, « à un moment où la Justice et la Politique se sont enchevêtrées », il quitte ce journal et décide d’un autre mode de publication : le recueil de chroniques judiciaires qui couvrirait une année. Le premier volume en couvre deux (Pour ou contre. La Gazette des Palais 1935-1936) et contient vingt-six chroniques : portraits de magistrats, d’avocats, de plaideurs, croquis d’audience, réflexions sur des procès petits ou grands. Si les textes ont perdu de leur actualité, ils peuvent intéresser par leurs références à l’actualité politique (loi Soudan sur l’utilisation des langues dans les tribunaux, rexisme), la réflexion sur l’appareil judiciaire, de même que l’attention portée à ceux qui sont en général oubliés, les condamnés. Un second volume de chroniques sera publié à Bruxelles en 1938, Pour ou contre. La Gazette des Palais 1937, en collaboration avec ses amis René Golstein et Albert Guislain. Soumagne assure ensuite la direction littéraire de la collection « Les grands procès ». Il y fait entre autres paraître L’étrange Monsieur Courtois (Bruxelles, 1943), dossier des faits, de l’enquête et du procès d’un crime commis à Ixelles en 1896, où un commissaire de police est devenu chef de bande et peut-être assassin. L’ambiance fin de siècle, les lieux et les événements sont décrits avec un souci évident de la composition ou du trait qui porte. L’intérêt du lecteur est soigneusement ménagé et le personnage central de l’affaire, l’accusé est dessiné avec finesse, de même que ses complices recrutés dans le quartier populaire des Marolles.(6)

Dans la même collection, il publie Chiennes d’enfer (Bruxelles, 1943) et Le Seigneur de Bury (Bruxelles, 1946). Chiennes d’enfer traite de l’affaire Vandersmissen, qui vit, en mars 1886, l’avocat belge Gustave Vandersmissen assassiner son épouse, la chanteuse Alice Renaud.(7) Le Seigneur de Bury traite de la vie dissolue d’un aristocrate qui, pour hériter de lui, assassina son beau-frère, en lui faisant avaler de force de la nicotine.

Ces trois œuvres s’inscrivent dans un petit genre littéraire en vogue entre les deux guerres, le roman judiciaire. Mi-reportage, mi-documentaire, le texte qui se lit comme un roman policier a l’ambition de dire « toute la vérité » sur l’affaire dont il expose les tenants et les aboutissants. Il cherche à construire la version la plus véridique possible des faits, mais avec les moyens du roman. Fort bien documenté grâce à sa connaissance des rouages de la justice, le récit marque d’emblée sa différence avec un simple compte rendu. Il multiplie les retours en arrière et les effets d’annonce. La reconstitution du milieu, des événements, des tourments psychologiques des personnages, les réactions souvent écœurantes de la foule et des journaux, tout est conté par un homme de théâtre qui a monté avec précision et minutie les scènes du drame qu’il décrit. Et, au long de ces pages, Soumagne se penche avec commisération sur des êtres que la passion a ravagés et perdus, comme il est impitoyable pour ceux dont seuls des mobiles ignobles guidèrent les actions.

Soumagne crée encore quelques pièces en collaboration, SS Baltimore, écrite en collaboration avec Maurice Mousenne en 1932, et la même année, Le Père Serge, écrite en collaboration avec Luc Hommel. En 1944, il demande à Georges Sion de collaborer avec lui à une pièce qui parlerait, à la demande du directeur du Théâtre royal du Parc René Reding, de la prochaine libération du pays. Ce sera L’Arbre de la Liberté, pièce créée le 20 avril 1945. Puis, Soumagne adapte le Egmont de Goethe, pièce jouée au Palais des Beaux-Arts quelque temps plus tard.

Après sa mort, un prix Soumagne sera créé et attribué à un jeune auteur dramatique. Henry Soumagne avait épousé Georgette Ciselet, qui avait sans doute été une des premières avocates entrées au barreau de Bruxelles et parmi les premières à siéger au Sénat, avant d’être la première femme appelée au Conseil d’Etat.

Celle-ci, parlant de Madame Marie, confiait à Georges Sion : « Mais, Georges, Madame Marie est une pièce religieuse, non ? ».  Ce qui amenait Sion, sorti comme Soumagne du collège Saint-Michel, mais 22 ans plus tard, en préface de la réédition de ses deux pièces majeures, à conclure : « Chacun de nous pourra, à la lire ou la relire, tenter de comprendre cet incroyable obsédé de Dieu, qui a inventé une mystification pour pouvoir, inlassablement, refuser de croire et faire de son refus une sorte de prière révulsée. L’autre Messie et Madame Marie ? C’est finalement l’autre Messie de Madame Marie… »(8)

Sur lui, voir les textes dont s’inspirent largement et librement les lignes qui précèdent :

Aron, Paul, « Littératures judiciaires », Textyles, 31, 2007, mis en ligne le 15 septembre 2010. [En ligne]. <http://journals.openedition.org/textyles/337> ; DOI : 10.4000/textyles.337 (Consulté le 16 décembre 2017).

Collectif interuniversitaire d’étude du littéraire, CIEL (Collectif interuniversitaire d’étude du littéraire). [En ligne]. <http://ciel.philo.ulg.ac.be/cielcms/default.aspx>. (Consulté le 24 août 2017).

Emond, Paul, « Soumagne Henri (1891-1951) », Encyclopædia Universalis [En ligne]. <http://www.universalis.fr/encyclopedie/henri-soumagne> (Consulté le 25 août 2017).

Golstein, René, Henry Soumagne (1891-1951). Conférence prononcée à la tribune du Thyrse, le 30 octobre 1951, Bruxelles, Le Thyrse, Revue d’art et de littérature, Bruxelles, n°12, 1er déc. 1951, pp. 476-486.

Jadin, Paul-Bernard, Henry Soumagne. Son œuvre théâtrale de 1923 à 1928, Mémoire en philologie romane, Louvain, UCL, 1964, 162 p.

Pourquoi Pas ?, n° 611, 16 avril 1926, pp. 1 et 423-425.

Soumagne, Henry, L’Autre Messie, Madame Marie. Préface de Georges Sion, ARLLFB, Bruxelles, 1990, 256 p.

Bibliographie d’Henry Soumagne

Œuvres de théâtre publiées

L’Autre Messie, Paris, Edition La Connaissance, 1923, 132 p.
Bas-Noyard, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1925, 96 p.
Les Danseurs de gigue, Paris, Les feuillets bleus, s.d., 32 p.
Madame Marie, Paris, La Maison de l’Œuvre, 1928, 88 p.
Le Buste de cire, dans Le Rouge et le Noir, n°12, 17 juillet 1930.
Hiérarchie, dans Le Rouge et le Noir, n°7, 12 juin 1930.
Terminus, Bruxelles, Larcier, 1932, 124 p.

Œuvres de théâtre non publiées

Les Épaves (1919)
SS Baltimore (1932) écrit en collaboration avec Maurice Mousenne
Le Père Serge (1932), écrit en collaboration avec Luc Hommel
L’Arbre de la Liberté (1945), écrit en collaboration avec Georges Sion
Egmont, selon Goethe (1945)

Chroniques judiciaires et romans judiciaires

Pour ou contre. La gazette des palais 1935-1936. Illustrateur Edgar Ley, Bruxelles, Larcier, 1937, 281 p.
Pour ou contre. La Gazette des Palais 1937, avec René Golstein et Albert GuislainBruxelles, Larcier, 1938, 294 p.
L’Étrange Monsieur Courtois, Bruxelles, Larcier, 1943, 309 p. (Les grands procès)
Chiennes d’enfer, Bruxelles, Larcier, 1943, 354 p. (Les grands procès)
Le Seigneur de Bury, Bruxelles, Larcier, 1946, 349 p. (Les grands procès)

1 René Golstein, Henry Soumagne (1891-1951). Conférence prononcée à la tribune du Thyrse, le 30 octobre 1951, Bruxelles, Le Thyrse, Revue d’art et de literature, Bruxelles, n° 12, 1er déc. 1951, p. 476.

2 Pourquoi Pas ?, n° 611, 16 avril 1926, p. 423.

3 Paul Emond, « Soumagne Henri (1891-1951) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 août 2017. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/henri-soumagne/

4 Paul Emond, « Soumagne Henri (1891-1951) », …

5 Paul Emond, « Soumagne Henri (1891-1951) », …

6 Au passage, l’auteur égratigne les journalistes d’alors dont il décrit les méthodes de travail ; il dévoile les faiblesses de l’enquête et montre les partis pris de la justice de l’époque. Ce procès eut des plaideurs célèbres, maîtres Ninauve, Fernand Cocq, Paul Spaak et Paul-Emile Janson, ce qui confère un attrait supplémentaire à l’ouvrage.

7 L’affaire fit grand bruit, parce qu’elle mettait en cause deux personnalités connues de la vie bruxelloise, une jeune comédienne dont les mœurs étaient peu conformistes (elle fut la maîtresse de Félicien Rops), et un homme politique catholique promis à un avenir brillant. La presse joua un grand rôle dans cette histoire, multipliant les enquêtes et les reportages, les portraits des tristes héros du jour, et commentant le procès en sens divers.

8 Henry Soumagne, L’Autre Messie, Madame Marie. Préface de Georges Sion, ARLLFB, Bruxelles, 1990, p. 12.


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