Francis Fieullien (ads 1922) : un franciscain hors des sentiers battus

Horizons : Alain Deneef (Ads 1978) poursuit pour nous sa série de portraits d’anciens élèves, tirés du riche répertoire des anciens du collège Saint-Michel qui se sont fait un nom dans les domaines les plus divers.

Francis Fieullien (Ads 1922) : un franciscain hors des sentiers battus

Francis Fieullien, en religion Bonaventure, né à Bruxelles, le 1er avril 1903, et mort à Regniowez (Ardennes françaises), le 18 janvier 1976, fut prêtre franciscain, graveur et écrivain, animateur culturel et curé de Regniowez.

Il était le fils de Corneille Fieullien (1872-1944) qui fut un homme politique bruxellois, membre du parti catholique. Grossiste de son état, son père fut président de l’Union Démocratique de Schaerbeek (1898-1926), conseiller communal de Schaerbeek (1921-44). Il fut aussi député de l’arrondissement de Bruxelles (1918-19 et 1921-44).

La vie de Bonaventure Fieullien est tout sauf conventionnelle. Venant de l’Institut Sainte-Marie à Schaerbeek, il entre au collège Saint-Michel en 1917 en 5e latine qu’il quittera dans la rhétorique du père Joseph Deharveng en 1922. Il dira de cette dernière classe qu’elle fut passablement agitée, peut-être parce que Francis Fieullien s’intéressait volontiers au socialisme et au communisme, notamment à Lénine à qui il consacrera une plaquette bien plus tard. Au collège, puis en Philosophie et Lettres à Saint-Louis, il commence à écrire et à pratiquer les arts plastiques, bien qu’il se destine au droit. Ses condisciples se souviennent qu’il croquait ses professeurs dans les marges de ses livres scolaires… Il est marqué par ce qu’il appelle les trois François : Villon, Rabelais et François d’Assise. Mais c’est ce dernier qui le fait frapper à la porte d’un cloître de Franciscains. Il prend alors le nom en religion de Bonaventure et est ordonné prêtre le 19 octobre 1925. Bientôt, il rejoint la paroisse du Chant d’Oiseau, à Woluwé-Saint-Pierre où vient de se construire un couvent important.

En parallèle, il a bifurqué vers des études d’art et il se concentre plus précisément sur la gravure sur bois. Après une formation à Saint-Luc à Schaerbeek et à l’Académie de Bruxelles où il est l’élève d’Oswald Poreau, il se perfectionne en gravure sur bois chez Carlègle à Paris. Il réalise lettrines et culs-de-lampe. Dès 1930, ses œuvre sont exposées à l’Exposition du Centenaire de l’Art Belge, première de 230 expositions auxquelles il participera dans sa vie.

En 1934, il fonde un groupe de jeunes issu des Compagnons de saint François qui fréquente le lieu-dit Capelle-aux-Champs, l’actuel Kapelleveld à Woluwe-Saint-Lambert où s’implantera bien plus tard la faculté de médecine de l’UCL. Dans ce lieu neuf où vient d’être construite, avec l’appui de la majorité catholique de la commune, une cité-jardin d’inspiration tout aussi catholique, les congrégations religieuses accompagnent l’opération en installant leurs bâtiments[1]. Bonaventure Fieullien y rencontre des artistes et des écrivains. Parmi eux se trouve Jean Libert, qui, en 1937, débute dans les lettres en publiant un roman justement titré Capelle-aux-Champs, dont les bois sont de Bonaventure Fieullien. C’est, a-t-on dit, « le récit de ses années d’adolescence, de ses premières passes amoureuses, de ses rencontres avec des amis groupés autour de lui dans un village sylvestre de la banlieue bruxelloise ».

De nombreux autres artistes ou écrivains font le tour par ce lieu mythique ou y séjournent, tels Frans Weyergans (le père de l’académicien François) et le dessinateur Georges Rémi, alias Hergé, et son épouse. Mais il y aura aussi Marcel Lobet, Pierre Nothomb, Arthur Masson, Maurice Carême, Emile Schwartz, Jacques Biebuyck, Thomas Braun, Marcel Dehaye (qu’on connut un moment sous le pseudonyme de Jean de la Lune), et d’autres qui partiront en France après la guerre, tels Raymond De Becker, Félicien Marceau et Robert Poulet. Ils y vivent une expérience que Fieullien raconte dans Frères et sœurs de Capelle-aux-Champs qu’il publie en 1936 dans la maison d’édition qu’il fonde à cet effet. Le groupe est également suivi par le professeur de l’institut Saint-Louis à Bruxelles et directeur de la Cité chrétienne, le chanoine Jacques Leclercq, philosophe et sociologue très influent auprès des étudiants et des intellectuels en recherche de nouvelles modalités d’engagement et demandeurs d’un dialogue avec les non-catholiques. Ce village brabançon, réel et irréel à la fois, disparaîtra dans la tourmente de 1940.

Parallèlement, il est demandé en 1929 pour faire les fresques de la chapelle franciscaine de Marche-en-Famenne, puis celles du couvent de son ordre au Chant d’Oiseau. Devenu vicaire, puis curé de la paroisse éponyme, Bonaventure Fieullien y exerce aussi à partir de 1933 et jusqu’en 1943 les fonctions de Père gardien du couvent. La guerre l’éprouve nerveusement : son père et son frère y trouvent la mort. Il trouve refuge à Scourmont en tant que postulant trappiste. Il y devient professeur d’archéologie et y fait du balayage pour gagner son pain et ses habits. Peu à peu, il va connaître l’apaisement. Dès 1944, afin de remplacer un religieux trappiste inquiété par les Allemands, on lui confie les fonctions de curé prieur dans le petit village frontalier français, de Regniowez, sur le plateau de Rocroi.

Il va y rester jusqu’à sa mort, durant plus de trente ans. Il retape le prieuré et l’église. Dans les bâtiments qu’il occupe désormais, il développe une activité intense d’animateur culturel. Il y organise le Salon du Prieuré de Regniowez qui comptera trente d’éditions entre 1946 et 1975 et attirera chaque année plusieurs milliers de personnes venues admirer les artistes qui y exposent. Des centaines d’artistes et d’auteurs vont visiter ou séjourner à Regniowez et se rendre régulièrement avec leur hôte à la trappe sise à une lieue à peine du havre créateur.

Les écrivains se succèdent ou entretiennent avec lui une correspondance : Jean Rogissart, Georges Bouillon, Jean-Paul Vaillant, Hergé à nouveau (celui-ci a notamment séjourné à la Trappe en 1948), mais aussi Jean Cocteau et Henry de Montherlant ou Pierre Gaxotte et les animateurs de revues ardennaises, telles que La Grive, Le Rimbaldien, La Revue historique des Ardennes. Tous sont frappés par le franc-parler de leur hôte, qui a un jour déclaré : « Il faudrait pouvoir remonter fort loin dans ma jeunesse pour essayer de définir ce que je suis devenu, surtout si l’on apparaît différent de son milieu et semble en désaccord avec les idées qui règnent dans le monde actuel auquel on se trouve mêlé, et si on les conteste. Je n’ignore pas que je n’ai pas l’honneur de plaire ni à mon entourage religieux, ni à mon entourage social. Je ne suis pas un bon catholique ni un bon citoyen respectueux des lois et de l’ordre établi. Je n’ai aucun respect pour une multitude de traditions respectables et respectées dans notre monde latin, occidental et, surtout, cartésien. En remontant à ma jeunesse, je dois bien reconnaître que deux écrivains m’ont terriblement marqué : Rabelais et Anatole France… Pour être prêtre, j’ai accepté le célibat. Je n’ai aucune estime pour ce célibat institutionnel. Je ne sais où j’ai écrit que j’étais — dans certains cas — pour l’union libre, car je ne sais s’il est tellement de mariages qui sont grands, et qui sont beaux, et qui donnent à deux êtres une authentique dimension humaine. »

On s’en doute : la vie qu’il mène, les gens qu’il reçoit, l’art qu’il pratique ne suscitent guère l’enthousiasme de ses paroissiens. On dit que sa pratique est un peu hérétique et que la foi qu’il professe n’est guère orthodoxe. Certains pratiquants de l’endroit cessent de fréquenter leur église pour assister aux offices dans une paroisse voisine.

Le Père Bonaventure ne cherche pas l’échappatoire… À un intervieweur, il répondra un jour à ce sujet : « Je n’étais pas fait pour être un curé. Je le suis moins encore depuis trente ans que j’en assume les fonctions. Ce dont j’ai vraiment et réellement souffert, c’est de l’incompréhension des gens, non tant pour moi, mais pour eux. J’ai été effaré de la médiocrité spirituelle et intellectuelle de ce milieu campagnard. J’ai essayé, me semble-t-il, avec l’aide de Dieu, d’y remédier et je n’ignore pas, dans ce domaine, si on veut, de la foi, combien j’ai été critiqué, même jusqu’à être dénoncé aux autorités dites ecclésiastiques ! En sus aussi des idées, on ne comprenait pas que chez le curé, il vienne des tas de gens qui n’allaient pas à la messe le dimanche et, surtout, que le curé recevait au presbytère, ensemble, des jeunes des deux sexes et qui se baignaient dans la rivière. Néanmoins, le plus drôle pour moi a été que, dans ce milieu catholique traditionnel et paysan, on ne pouvait admettre que c’était un métier d’écrire, de faire des gravures, de peindre des tableaux, de les vendre et d’en vivre. On y considérait les artistes quasi comme des fainéants, des inutiles, des amoraux, car ils peignent des nus, surtout des femmes… Ici, bien sûr, il ne faut pas faire le procès d’une morale imbécile aussi laïque que religieuse, enseignée dans nos pays il y a cinquante ans. »

Bien sûr, l’essentiel de son activité réside dans la création. Son œuvre gravé compte quelque trois cents gouaches et près de trois mille gravures sur lino ou sur bois. Bonaventure Fieullien a également réalisé une trentaine d’albums enrichis de ses œuvres plastiques, de Visages de mes promenades aux poèmes choisis de Verlaine et de Baudelaire en passant par Le Bateau ivre ou L’Apocalypse. Il est encore professeur d’histoire de l’art et d’archéologie religieuse. Il réalise les vitraux de la chapelle des Trappistines de Chimay, de l’église d’Ecomoto en Afrique, de celle de Scourmont à Forges et de celle des dominicains de Liège. Il est enfin l’auteur de chemins de croix et de retables.

Graveur sur bois, peintre, illustrateur, aquarelliste, sa prédilection va vers les paysages pour lesquels il trouve son inspiration notamment à Vresse-sur-Semois et dans le ‘Pays des Rièzes et des Sarts’. Son style à tendance abstraite reste néanmoins clairement figuratif et est souvent empreint de symbolique. Ses œuvres se trouvent dans les Cabinets des Estampes de Paris, Bruxelles et Liège.

Il est l’auteur de nombreux livres, notamment Louanges de la simplicité qui connut quatre éditions successives, l’ultime étant complétée par des pages intitulées ‘Images’, où l’écrivain évoque la rudesse de ses paysages familiers. « Un pays perdu, ce Regniowez, dit-il. De la fange, des marais, des mares croupies… Bouleaux, aulnes, pins, tilleuls… c’est tout. Il a nourri mon âme pendant des années et je lui suis reconnaissant pour cela. Et pour sa pauvreté… Un arbre est gris aussi, mélancolique, solitaire… Ce plateau, rival de celui des Brontë, habité par le vent et les nuées. »

Sur la fin de sa vie, Bonaventure Fieullien connaîtra deux événements qui vont le frapper douloureusement. D’abord, en novembre 1972, la tempête abat un tilleul planté en 1778, près du prieuré, par le chanoine trinitaire François Torchon-Desmarais auquel il avait consacré un livre. Bonaventure tenait beaucoup à cet arbre qu’il avait souvent dessiné. On replantera un autre jeune tilleul, le 1er avril 1973. Mais, le 13 novembre 1974, un incendie ravage le prieuré et détruit toutes les œuvres créées depuis trente ans par l’artiste ainsi que les archives conservées dans le presbytère et les brouillons des mémoires qu’il comptait publier. À cette occasion, Bonaventure publiera un long poème intitulé L’Ange du feu, à la fois action de grâce et acte de soumission à une volonté suprême. Ces deux catastrophes sapent son moral et sa santé. Il décède le 18 janvier 1976. La messe des funérailles suivie de l’inhumation dans le cimetière monacal sera célébrée en l’abbaye de Scourmont, le 21 janvier. Depuis lors, Bonaventure Fieullien repose au cœur du plateau venteux de Scourmont. Un petit tertre, une simple croix de bois dans un enclos jouxtant l’abbaye rappellent son souvenir.

En 1975, trois mois avant sa mort, il disait : « Par la grâce de Dieu et la formation chez les jésuites, je pense n’avoir pas manqué de richesses intellectuelles et spirituelles ».

Sur Bonaventure Fieullien

Bonaventure Fieullien (1903-1976) [Dossier], Les Amis de l’Ardenne, n° 3, 10 déc. 2003, Serge Frechet, Alain Bertrand, Christian Libens, Philippe Mathy, … [et al], 100 p.

Bouillon, Georges, Pour saluer Bonaventure Fieullien, Virton, La Dryade, 1977, 45 p. (Etudes ardennaises, 26).

Dumont, Charles, Le Père Bonaventure Fieullien, Le Spantole, n° 304, 1996.

Fieullien, Bonaventure, Autobiographie, Saint-Mard, La Dryade, 1969, 35 p. (Collection Petite Dryade, 44).

Fieullien, Bonaventure-Marie, Qui êtes-vous Bonaventure Fieullien O.S.F. curé-prieur à Regniowez ?, Editions du prieuré à Regniowez, 1975, non paginé.

Foulon, Roger, Écrivains à la Trappe [en ligne], Bruxelles, Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, 2008, 14 p. Disponible sur : http://www.arllfb.be/ebibliotheque/communications/foulon100600.pdf

L’art de Fieullien, Les Amis de l’Ardenne, n° 14, 15 sept. 2006, p. 7-65 (Dossier coordonné par Geneviève Nival).

Le Mayeur, Myriam, Un pélerin de la joie. Etude biographique sur Bonaventure Fieullien, graveur, Courtrai – Bruxelles – Paris, J. Vermaut, 1948, 64 p. (Les Maîtres de demain, 7).

Thibaut, Gaëtan, O. F. M., Un maître graveur. Marie-Bonaventure Fieullien, [S. l.], [s. n.], [1933].

Vanderpelen-Diagre, Cécile, Le monde catholique et les cités-jardins à Bruxelles dans l’entre-deuxguerres, Archives de sciences sociales des religions [En ligne], 165 | janvier-mars 2014, mis en ligne le 20 février 2017, consulté le 15 février 2018. URL : http://journals.openedition.org/assr/25795

Quelques œuvres littéraires de Bonaventure Fieullien

Fieullien, Bonaventure, Frères et sœurs de Capelle-aux-Champs, s. l., Capelle-aux-Champs, 1936.

Fieullien, Bonaventure, Haute Espérance, Regniowez, Éditions du Prieuré, 1949, 48 p.

Fieullien, Bonaventure, Louanges de la simplicité, Paris, Les Ecrits, 1942, 76 p.

Fieullien, Bonaventure, Louanges de la simplicité, Regniowez, Editions du Prieuré, 1956, 174 p.

Fieullien, Bonaventure, Regniowez en Ardennes, Regniowez, Editions du Prieuré, 1965, 48 p.

[1] Comme l’écrit Cécile Vanderpelen : « Les catholiques en revanche poursuivent l’entreprise : leur urbaphobie traditionnelle les conduit à vouloir établir « la ville à la campagne ». Le projet de Kapelleveld est construit avec l’appui de nombreux catholiques, qui obtiennent le soutien de la municipalité, alors à majorité catholique. Les congrégations accompagnent l’opération en installant des bâtiments religieux. Cette cité se trouve investie par une manière d’imaginaire utopique qui inspire deux romans au jeune écrivain Jean Libert : Transposition du divin (1936) et surtout Capelle-aux-Champs (1937). Dans ces romans, la cité-jardin se donne comme une microréalisation exemplaire marquée par une convivialité de type personnaliste, elle-même inspirée par le philosophe français Mounier. »