En pleine crise du Covid , la vie d’un aumônier de clinique

Témoignage de l’Abbé Guibert TERLINDEN (Ads 1974)

A la mi-juin, paraissait un numéro spécial de la revue UCL Louvain médical intitulé : « Le tour de la pandémie Covid-19 par les acteurs de terrain ». Parmi ces acteurs de terrain, l’abbé Guibert TERLINDEN (Ads 1974) témoigne. Il le fait maintenant pour Horizons sous forme d’interview. Il est, depuis 30 ans, responsable de l’aumônerie aux Cliniques Universitaires Saint-Luc à Woluwe-Saint-Lambert.

Horizons : Alors que la crise sanitaire régresse et que le déconfinement s’opère, pourquoi est-il important pour vous de partager avec les Ancien(ne)s ce que vous avez vécu pendant ces mois de pandémie intense ?

Terlinden : Pour « honorer » ce que les soignants, l’ensemble du personnel de St-Luc, les patients et leurs familles et nous les aumônier(e)s avons vécu durant ces quelques mois. La pandémie n’a pas de sens en soi mais St-Luc a fait l’expérience d’une « traversée » aux sollicitations nombreuses, aux fatigues physiques et psychiques intenses. St-Luc a pour slogan : « Un Hôpital pour la Vie ». Une vie bousculée, malmenée par le Covid. Dans cette crise, l’humanité de chacun s’est révélée, fragile, immense, y compris par ce qui a manqué douloureusement.

Horizons : Au début, comment avez-vous perçu cette crise sanitaire ?

Terlinden: Le premier choc furent les images venues d’Italie : malades côte à côte, intubés, en position ventrale – celle du « sans visage » – et l’impression, me vrillant le cœur, de la solitude qui les entourait. Puis, il y eut les images des convois militaires emportant leur cargaison de cercueils, vers on ne sait où, après une expéditive bénédiction collective. Tout ceci était à la limite du tolérable car s’y effondrait ce qui fait l’humanité. Ce n’était plus en lointaine Chine, c’était dans la pièce à côté, l’Italie du Nord. Et pourtant, c’était trop loin encore pour y croire. « On » allait trouver des solutions techniques, médicales, pour parer à cette épidémie, nous disait-on. Et puis, le vendredi 13 mars, j’ai connu dans les corridors de St-Luc, une rencontre interpellante avec un médecin et une cadre infirmière.

Horizons : Pourquoi une rencontre interpellante ?

Terlinden: Ces deux soignants me demandaient de les bénir. Se moquaient-ils ? S’agissait-il d’une demande décalée d’une petite ‘assurance tout risque’ ? Mais non : j’ai compris que leur week-end de garde serait incertain et qu’ils souhaitaient que l’aumônier les confirme avec leurs compétences dans leur juste place. Pas de « Deus ex machina » ici, mais plutôt un appel à être au mieux responsables en ce temps inédit. Je leur ai rapporté l’antique tradition selon laquelle les soignants ont reçu une part particulière d’Esprit-Saint et j’ai demandé à Dieu de les bénir, très sincèrement : « Bonne traversée, les ami.e.s ! ». Face au Covid, ils ne fuyaient pas, ils allaient faire leur métier de soignants. Fuir leur responsabilité aurait été une atteinte à l’humanité. En ce début de pandémie, le manque d’informations et de protections décuplait l’angoisse. Bien des soignants et autres personnels sont venus au travail la boule au ventre, inquiets pour eux, pour leurs proches, affolés devant l’incertitude. « Sauver sa peau » en priorité aurait été légitime. Nul n’a la vocation au martyre. Oui, ce jour-là, pour moi, la crise « réelle » est entrée dans nos murs et dans ma vie.

Horizons : Qu’est-ce qui émerge pour vous de cette crise sanitaire vécue à St-Luc ?

Terlinden : La mort toute proche et l’élan de solidarité. La mort : elle a atteint Saint-Luc en sa chair. A tous les niveaux des Cliniques, des membres du personnel ont été atteints par le virus jusqu’à en payer le prix fort. Accompagner tant de patients dans des soins lourds ou dans la mort nous a tous impliqués en profondeur et durablement, mais rien n’a autant touché, fragilisé, bouleversé que la menace extrême pesant sur des proches, des collègues, des amis. Ensuite, si le Covid a mis en lumière la fragilité de nos existences et les limites de la médecine, il a aussi manifesté la bouleversante capacité de nous soutenir dans la peine, de nous serrer les coudes, de réaliser la profondeur de l’engagement des « blouses de toutes les couleurs » et de le rechoisir, jour après jour. Le professionnalisme, l’entraide spontanément proposée entre services, la créativité pour bricoler des solutions en vue d’aider les malades et protéger les soignants, la compassion envers les collègues et unités atteints, tout cela fera qu’on ne se verra plus comme avant. J’ajoute aussi avoir éprouvé des impressions d’étrangeté et des sentiments de solitude en cette période de pandémie.

Horizons : Etrangeté et solitude ? Vous pouvez expliquer ?

Terlinden : J’ai ressenti souvent l’écart, le décalage entre notre vie à l’hôpital et celle de l’extérieur. Dans les médias, j’entendais une déferlante de discours tenus par des ‘maîtres’ qui « nous l’avaient bien dit, qui savaient ce qu’il fallait faire »… Me furent aussi difficiles à supporter les propos ‘cools’ de ceux qui, depuis un cadre privilégié, se réjouissaient de ce temps de confinement comme d’une opportunité à ‘se retrouver soi-même’, à jouir de l’existence en transgressant parfois les règles du confinement. Tout cela me paraissait ‘décalé’ au regard de la réalité douloureuse vécue par tant de personnes dans les hôpitaux et les maisons de repos. En aumônerie, enfin, nous avons aussi connu une impression de solitude quand, en quelques jours, notre univers familier s’est délité : interdiction de toute visite aux malades, Covid-19 ou non, sinon en fin de vie et seuls (ramenant les aumôniers au rôle antique de passeurs du Styx…), annulation progressive, et pour un temps indéterminé, de toutes rencontres de groupe, cours, formations, célébrations, accueil au Carrefour spirituel (lieu inter-convictionnel à St-Luc), avec en plus la mise à l’écart de nos nombreux partenaires volontaires. Restait, fort heureusement, notre lien si substantiel aux professionnels et aux équipes de soignants.

Horizons : Quels autres effets de la pandémie se sont révélés dans l’hôpital ?

Terlinden : C’est, très certainement, le traumatisme des familles de n’avoir pu, sauf exceptions, accompagner leurs proches au moment de la mort. Il y a eu là une prise de conscience que la mort, la mort de nos aimés, de nos aînés, « ce n’est quand même pas… rien ». Ainsi, la souffrance de n’avoir pas pu être présents dans le suivi de la maladie et de l’agonie de leur proche : l’être-là, le contact visuel, le toucher, la tendresse, la parole échangée, la reconnaissance, le pardon, l’adieu : c’est la nourriture de notre humanité. De même, la souffrance de n’avoir pu poser les gestes rituels souhaités – familiaux, culturels, religieux, etc.– avant ou après le décès. Car certains gestes ont une force humanisante et spirituelle essentielle: fruits de tant de siècles de savoir-être. Ainsi des funérailles réduites à leur plus simple expression ou leur absence se sont avérées très douloureuses pour les proches. Ajoutons encore une souffrance plus communautaire d’être privé du soutien de la famille ou du réseau élargi, vu l’interdit de rassemblement et à fortiori des rituels habituels qu’ils soient religieux ou non. Même lorsque les soignants ont assuré une présence de qualité, ce qu’ont vécu les familles au plus fort de la crise, c’est une véritable dépossession : leur parent a été pris par la maladie, arraché à leurs mains et à leurs regards aimants, kidnappé par l’hôpital puis happé par la mort. Seul. Et au bout d’un parcours où tant leur a échappé, le corps du défunt leur a été soudain rendu dans un cercueil anonyme. Ce qui a alors manqué dramatiquement, c’est une matérialisation de la mort : tant le chemin vers la mort que le corps mort auront été escamotés. Or, chacun a besoin de savoir comment son proche a terminé sa vie et d’acter puis de symboliser sa mort.

Horizons : Comment les aumôniers de St-Luc ont-ils vécu cette crise sanitaire ?

Terlinden : Avec inquiétude, d’abord, puis douloureusement tant que l’accès aux patients nous a été quasi interdit. Car le cœur de notre engagement d’aumôniers est la rencontre des patients, des familles, des médecins, des infirmier(e)s, des étudiants. Au début de la crise, vu les règles drastiques pour éviter la contamination, l’hygiène s’est imposée. Aujourd’hui avec le repli de la pandémie, les règles se sont assouplies. Heureusement, il nous est toujours resté notre lien fort avec le personnel de première ligne. On pourrait dire que les trois aumôniers restants, nous nous sommes vécus comme des veilleurs qui avons vu, recueilli, reconnu le poids d’humanité de ce qui s’est passé ici à St-Luc, en pleine crise du Covid. D’autres l’ont été à leur façon. Profitant de cette interview pour l’AESM, je veux personnellement « honorer ce poids d’humanité» chez les soignants et autres professionnels. Au plus fort de la crise, ils étaient « sur le pont », 24h. sur 24, débordés, sans matériel de protection efficace au début, pour prendre en charge les patients touchés. « Chapeau bas » à eux pour les soins prodigués dans des conditions difficiles et pour avoir tenu bon jusqu’à devoir accompagner plusieurs décès sur une journée. « Chapeau bas » aussi pour avoir tenté, en l’absence des proches, d’apporter le maximum d’humanité auprès des patients hospitalisés. Toutes les professions ont conjoint leurs efforts et chacune a été reconnue comme essentielle. Chacun, chacune a apporté sa singularité à l’ensemble, payant de sa personne de bien des manières pour le bien de tous. Il a suffi d’un « quasi rien », d’un ‘simple’ virus, pour nous trouver tous indifférenciés sous nos masques, prisonniers d’un univers aseptisé, méfiants les uns envers les autres, chacun dans sa bulle, atomisé. Et cependant ma gratitude et ma joie sont d’avoir pu collaborer avec d’autres, dans ce cadre inédit, à détourner cette approche « anonymisante » de la vie, des relations et de la mort, au profit de ce qui s’est avéré être un émouvant laboratoire d’humanité. L’humain vient de l’humus, il en est pétri. Avec ce Covid, l’humanité de chacun s’est révélée, fragile et immense. Préservons-la comme un trésor inestimable !

Horizons : Merci d’avoir partagé pour les Ancien(ne)s votre vécu de la crise du Covid.