Deux anciens pour un seul combat aux Philippines

898Dès leur sortie du Collège, François de Monge (ads 2003) et Sophie Hiernaux (ads 2004) n’avaient qu’une seule idée en tête : s’engager dans un projet huma- nitaire à l’étranger. Du coup, lorsque l’occasion s’est présentée à eux, ils n’ont pas hésité ! Depuis un an, ils travaillent ensembles à la protection des droits de l’enfance aux Philippines avec la Stairway Founda- tion. Regards croisés d’un couple saint-michelois sur le pays aux 7000 îles.

Horizons : Une fois vos humanités au Collège terminées, qu’avez-vous entrepris ?

Sophie Hiernaux : En sortant du Collège, j’avais la vague idée de vouloir travailler en ONG mais rien de bien clair. J’ai donc commencé les études d’écono- mies. Sortant d’une famille vénérant les sciences, je ne m’écartais pas trop du chemin familial ! A Louvain- la-Neuve, j’ai découvert une vie folle en fêtes mais aussi en engagements en tout genre. Le sens de mes études m’est alors apparu : si l’économie dirige nos sociétés comme beaucoup le disent, quelles en sont les lois ? Un réel soucis de compréhension, de citoyen- neté et d’engagement s’est créé en moi. Ma première expérience à l’étranger est venue dans ce contexte de recherche de modèles économiques coopératifs. Francois et moi sommes partis pour mon stage-mé- moire six mois au Pérou, afin d’y analyser les struc- tures économiques alternatives, les coopératives de commercialisation et production de café et cacao. Mes études terminées, mon parcours professionnel a été relativement à l’image de ma génération, la généra- tion Y : en un an et demi, j’ai cumulé des expériences aussi diverses que professeur (influencée par ma belle-famille), maraîchère, caissière dans un magasin biologique et assistante en ressources humaines dans une petite entreprise de cours particuliers.

François de Monge : J’ai fais une licence en philoso- phie à Louvain-la-Neuve, et ensuite l’agrégation. J’ai d’ailleurs fait mes stages à … Saint-Michel ! Mais c’était un pur hasard (rire). Ensuite, j’ai été professeur pendant deux ans en Belgique. A vrai dire, j’attendais que Sophie finisse ses études pour que l’on puisse décoller. L’année passée, nous avons trouvé un projet aux Philippines par le biais d’un organisme français d’envoi de volontaires (la délégation Catholique pour la coopération). C’est comme ça que nous avons dé- barqués à l’autre bout du monde !

Horizons : Qu’est-ce qui vous a donné envie de partir ?

Sophie Hiernaux : On m’a posé exactement cette ques- tion lors de l’entretien d’embauche pour notre pre- mier projet aux Philippines. J’ai répondu du tac au tac : être bousculée! C’est vrai qu’après les études, les livres, les débats, etc., vient un temps où l’on a envie d’action. De plus, le côté dépaysement à deux nous tentait beaucoup. Sortir d’un certain cadre aussi, avoir des amis qu’on ne se serait jamais faits en Belgique, des soirées et journées totalement différentes… tout cela nous a attiré.

François de Monge : Moi, c’est mon rêve depuis long- temps, travailler dans l’humanitaire, la coopération au développement. Je me souviens de rêvasser sur les projets d’îles de paix que l’on nous présentait en primaire. Je me souviens aussi d’en parler avec mes professeurs de l’époque, en poésie et rétho ! Je disais que je voulais être professeur à l’étranger. Le seul pro- blème a été de trouver un projet. Je me suis vite rendu compte que j’aurais dû faire d’autres études. Qui a besoin d’un professeur de philo dans le Sud ? Certes, tout le monde en aurait besoin… mais qui ferait passer cela avant la nourriture, la santé, l’éducation de base… ? Sûrement pas les familles des bidonvilles de Manille ! Donc mes débuts n’ont pas été glorieux. Je ne voyais que des offres pour des médecins, des agronomes, des ingénieurs… J’ai eu des regrets et des sueurs froides en me disant que j’avais vraiment été naïfs par rapport à la distance qui séparait mon choix d’études de mon envie de vie professionnelle !

Horizons : Comment êtes-vous alors entrés en contact avec Stairway Foundation ?

François de Monge : Pour faire court, notre premier projet ne nous a pas convaincus… Et pour être précis, c’était l’enfer ! (rire) Par contre, nous avons vite accro- ché avec le pays, et nous nous sommes bien vite ren- dus compte de la misère des gens ici ! Du coup, pas question de rentrer parce que notre projet était foi- reux. Nous étions sur place, nous avions déjà investi la langue, la culture… nous avons donc cherché un nou- veau projet ! C’est en croisant d’autres volontaires que nous avons entendu parler de Stairway Foundation. Nous avons tout de suite pris contact et nous sommes allés sur place. C’est un gros avantage que d’être sur le terrain évidemment ! On évite les mauvaises sur- prises de part et d’autres et en terme d’entretien d’embauche, on passe facilement avant ceux qui pos- tulent à 10 000 km de là. Et nous avons été très vite séduits ! Au point d’accepter d’être bénévole pour une durée de deux ans !

Sophie Hiernaux : Notre entretien d’embauche s’est déroulé sur la plage, soleil couchant, à l’ombre des co- cotiers, mine de rien… une chouette discussion et puis surtout le combat qui nous était proposé nous a d’autant plus touchés que nous avions déjà un regard un peu averti sur les souffrances dont les Philippins pouvaient être victimes : enfants de la rue en proie aux violences physiques et sexuelles, discrimination des populations indigènes, etc. Nous venions de vivre neuf mois à Ma- nille et nous avions été témoins de cette misère.

Horizons : Pouvez-vous décrire en quelques mots le tra- vail de l’association ?

François de Monge : Stairway Foundation est au départ une association de protection des droits de l’enfance, avec un intérêt particuliers envers les enfants des rues qui sont entre autres victimes d’abus sexuels. L’asso- ciation a depuis grandi et s’est divisée en trois pro- grammes autour de ce thème : un programme s’oc- cupe de recueillir des enfants des rues, le deuxième consiste à faire de la sensibilisation et du plaidoyer auprès des acteurs qui touchent à la thématique et le troisième consiste à venir en aide aux communautés avoisinantes, dans un contexte rurale et très pauvre où les abus sexuels sur mineurs sont courants. Stairway a un réel impact aux Philippines. Par exemple, l’asso- ciation propose des formations à tous les apprentis- policiers des Philippines. De même, les animations créées par Stairway sur les abus sexuels d’enfants ont été primées par UNICEF !

Horizons : Et quel est exactement votre rôle à vous au sein de Stairway ?

Sophie Hiernaux : Ma mission ici se divise en deux mi- temps : professeur de musique – les enfants des rues suivent ici un programme d’éducation alternatif qui passe beaucoup par l’art comme thérapie – et d’an- glais pour les enfants du centre, et responsable du cir- cuit économique de la ferme, pour ce qui concerne nos herbes et confitures, etc.

François de Monge :Je suis gestionnaire du projet de la ferme ! Cela signifie d’une certaine manière être manager de la ferme. Mais en cela, c’est surtout mon collègue philippin, Diego, qui gère. Je l’aide surtout à organiser et planifier, et puis à créer le circuit écono- mique avec Sophie. Mes objectifs sont les suivants : of- frir des emplois dans les communautés avoisinantes, offrir des prix d’achats convenables pour certaines matières premières comme les noix de coco, permettre de toujours alimenter le programme de nutrition de l’école et pouvoir ainsi accueillir plus d’élèves. Les économies faites sur la nourriture permettent alors d’offrir des bourses scolaires pour l’école secondaire. Nous avons déjà huit boursiers à l’heure actuelle. Et à long terme, cette ferme devrait aussi être un centre ressource pour former les habitants des communau- tés qui ont totalement perdu leurs connaissances en agriculture. Ils vivaient en autarcie il y a 50 ans à peine. Aujourd’hui, la plupart n’ont comme seule ressource que la vente d’artisanat aux touristes. Et comme il y a peu de touristes et qu’ils vendent tous exactement la même chose… la vie n’est pas simple !

Horizons : Etes-vous beaucoup de bénévoles dans l’asso- ciation ? Comment qualifiriez-vous l’ambiance ? Interna- tionale ?

François de Monge :Il y a beaucoup de bénévoles court-termes pendant les vacances. Mais pour le moment, il n’y a qu’une danoise qui s’en va dans deux mois. L’ambiance est donc bien philippine. Tous les postes sont occupés par des Philippins et c’est assez positif ! C’est synonyme de durée. Les Philippins sont eux-mêmes aux commandes des projets de leurs pays. Nous ne sommes là à vrai dire que pour mettre en place quelque chose pour ensuite le transmettre et disparaître sans que l’on s’en rende compte !

Horizons : L’acclimatation sur place n’a pas été trop dure ? Qu’est-ce qui a été le plus difficile ? Qu’est-ce qui vous manque le plus de Belgique ?

François de Monge : Bon, on mange du riz trois fois par jour, voir plus… Le fromage nous manque énormément ! Sinon, l’acclimatation a été assez dure au niveau de la culture. C’est tellement difficile de comprendre les sous-entendus des Philippins. Ils vous diront toujours oui pour vous faire plaisir mais ça très bien vouloir dire non ! Et notre première année à Manille n’était pas fa- cile. Une ville de la taille de Bruxelles pour vingt fois plus d’habitants… horrible !

Sophie Hiernaux : Ce qui manque, ce sont les amis et la famille qui comprennent directement ce que l’on veut dire, ou encore qui ont les moyens d’aller boire une bonne bière après le boulot. Mais c’est pour être confrontés à cette différence que nous sommes partis. Skype est d’une grande utilité par moment. Sinon, je suis assez étonnée comme on se fait vite à un nouveau cadre, même s’il n’est pas intelligible car la culture philippine reste pour nous très complexe, surtout la communication. Mais finalement on se refait vite ses repères. La nourriture et les proches manquent tou- jours mais se faire un peu violence laisse aussi la place à de nouvelles rencontres.

Horizons : Et à l’opposé, de quoi êtes-vous tous les deux tombés amoureux aux Philippines ? Quelles sont les sources de motivation qui vous font poursuivre votre travail tous les jours ?

François de Monge : Il y a évidemment le plaisir de se sentir utile et de faire quelque chose de bien. C’est sans doute un peu narcissique, mais ça fait du bien ! J’adore le climat aussi. Il fait chaud et beau tout le temps, le soleil et les paysages me donnent de l’éner- gie. Et les gens sont tellement souriants !

Sophie Hiernaux : Je dirais aussi que le rythme est agréable. On avance, mais il y a tellement à faire que les gens prennent tout avec douceur, et non fatalisme ! Les choses changent, mais sans trop de stress. Au sinon, je suis tombée amoureuse de langue, le taga- log, surtout pour les chansons !

Horizons : Comment pouvons-nous à notre échelle aider votre association ? Quels sont les plus gros besoins ?

François de Monge : C’est un peu triste à dire mais comme souvent, les plus gros besoins sont financiers. Cependant, il y a toutes sortes d’alternatives qui per- mettent de combiner ce besoin avec du plaisir ! Une manière très simple d’aider est de choisir de passer ses vacances ici. L’endroit est idyllique et le confort des chambres d’hôtes vaut celui de nombreux hôtels du coin. Il s’agit d’une sorte de tourisme social où l’on peut combiner les plaisirs des tropiques avec l’im- mersion réelle dans un pays. Ce n’est pas du tout du voyeurisme, le centre est fait aussi pour cela : briser le silence, faire parler de ces enfants que l’on osent à peine regarder dans la rue, pouvoir écouter leurs histoires, c’est vraiment précieux ! Une autre façon de nous aider pour les jeunes ou les pensionnés est de devenir volontaire. Il y a très souvent des compétences que l’on peut partager et transmettre.

Horizons : Pour en revenir à Saint-Michel, quel est votre meilleur souvenir de vos années passées au Collège ?

François de Monge : Il y en a trop ! J’ai passé 12 ans là- bas, plus même ! J’ai des supers souvenirs du paras- colaire, du théâtre surtout. Et puis le stage de l’agré- gation avait un coté jouissif : rentrer dans toutes les salles des professeurs dont auparavant on ne voyait qu’un début de bout de couloir avec la photocopieuse par l’entrebâillement de la porte ! J’ai un souvenir général d’une ambiance agréable dans ces grands couloirs, un sentiment de liberté tout en me sentant comme à la maison.

Sophie Hiernaux : Je crois que j’ai surtout aimé l’esprit de discussion et de réflexion qui entoure cette école et le goût qui y est donné à la réalisation de soi, en n’ayant pas peur de prendre des risques !