De Bruxelles à Copenhague par voies maritimes

Horizons a rencontré Simon Bergulf (ads 1996) installé à Copenhague. Il nous livre ici son parcours humain et professionnel à cheval entre deux nationalités et deux pays.

De Bruxelles à Copenhague par voies maritimes

Par Simon Bergulf (Ads 1996), expatrié dans son propre pays et en charge des affaires réglementaires pour une des plus grandes sociétés danoises et le plus grand armateur du monde, Maersk. Une vue sur mon parcours, la vie de lobbyiste et mon attachement demeuré intact pour la Belgique. 

« Hé, le Danois !», une phrase entendue à maintes reprises pendant mes 6 années au Collège et troquée aujourd’hui contre « hé, le Belge !». Il est vrai que mon maillot « Danish Dynamite » des années 1990 a été remplacé par la vareuse des Diables rouges et que je ne bois jamais de Carlsberg si une Orval ou une Triple Karmeliet est disponible. Grandir entre deux nationalités apporte de nombreux avantages. La compréhension des us et coutumes locales et la capacité de s’adapter à son interlocuteur en sont deux parmi d’autres. Des avantages que je tente d’offrir à mes deux enfants quotidiennement.

De Garde Royal à lobbyiste

Après mes études secondaires à Saint-Michel, j’ai choisi de faire un break pour rejoindre l’armée danoise pendant une année au sein de la Garde Royale. Bien que plus connus pour leur présence au centre de Copenhague (au château d’Amalienborg) et leur coiffe en ours, les Gardes de la Reine du Danemark passent la majorité de leur temps dans un entraînement de l’armée de terre rigoureux, les préparant à une carrière militaire au sein d’unités danoises à l’étranger (au sein de la KFOR fin 1990 et aujourd’hui entre autres en Afghanistan, au Mali et à la Corne de l’Afrique).

A la suite du décès de deux collègues au Kosovo, j’ai décidé de revenir à Bruxelles pour y faire des études de sciences politiques à l’ULB. Après un passage en Erasmus à Grenade et un Master en relation gouvernementales dans une école parisienne, j’ai entamé une carrière de consultant en affaires publiques au sein d’un cabinet US à Bruxelles. Mes racines danoises me conduisirent ensuite à accepter le poste de Directeur des Affaires Européennes pour l’Association des armateurs danois (dont le siège européen est à deux pas du collège). L’opportunité de prendre le poste de Directeur des Affaires Réglementaires chez Maersk se présenta en 2017. La famille décida donc de déménager pour Copenhague.

Que fait un lobbyiste ? Une question que l’on me pose souvent, surtout suite à l’usage négatif qu’en présentent les médias. Mon travail consiste simplement à établir et maintenir un dialogue entre diverses institutions (Commission Européenne, Parlement, ONU et gouvernements nationaux). Ce dialogue qui se fait de manière constructive et transparente, permet aux deux parties de s’assurer que toute législation adoptée aura l’effet escompté et sera applicable « dans le monde réel ». C’est donc un rôle en équilibre entre la communication, la politique et le droit. La formation pointue mise par le Collège Saint-Michel sur l’art de la rhétorique m’aura donc très bien servi. Le lobbying n’est pas propre aux secteurs industriels et de nombreux amis de ma promo travaillent au sein d’ONG ou d’organisations sectorielles. Mais il n’en demeure pas moins que j’ai pu constater au cours de ces dernières années une professionnalisation de ces rôles et un cadre juridique de plus en plus clair.

Au sein de Maersk, ce rôle est d’autant plus important qu’en tant que leader du secteur du transport maritime, la société se positionne de manière très ambitieuse sur tous les agendas environnementaux et climatiques.

Papa, passe-moi le smør pour mon madpakke !

A la maison nous parlons un drôle de mélange de français et de danois, avec des touches d’anglais quand les parents doivent avoir une conversation entre adultes. Mais avec une fille de 8 ans, les conversations privées en anglais vont bientôt disparaître ! Le choix de déraciner toute notre famille de Bruxelles à Copenhague ne fut pas simple, mais la capitale danoise nous le rend bien. Notre première décision familiale fut de ne plus avoir de voiture. Vivant au centre de la ville, la voiture est plus encombrante qu’autre chose et la ville est construite pour le vélo avec ses pistes cyclables très larges en site propre. 20 minutes par tous les temps pour couvrir la distance jusqu’au bureau et en cas de grosse fatigue ou de réunions tardives, le métro et ses rames pour vélo garantissent un retour tranquille.

Nous avons choisi le Lycée français de Copenhague pour nos enfants. Le système scolaire danois est fort inégal et l’approche de l’éducation très libre ne fonctionne pas toujours pour tous les enfants. Le Lycée Prins Henrik (du nom de feu notre Prince consort, Henri de Montpezat) constitue le compromis parfait entre le système plus disciplinaire francophone et l’approche plus pédagogique danoise. Le lycée est aussi une oasis francophile au sein de Copenhague avec « le petit Paris » comme les Danois appellent Værnedamsvej, la rue où se trouve le lycée remplie de bars et magasins aux noms étrangement francisés.

A.P. Moller – Maersk, une entreprise mythique au Danemark

Peu d’entreprises danoises ont une aura internationale comparable à celle de Maersk, mises à part peut-être Carlsberg ou Lego. L’armateur emploie 88.000 personnes dans 130 pays et contrôle une flotte de près de 800 navires. Mes amis ont pris l’habitude de m’envoyer des photos de conteneurs ou des fameux bateaux bleu ciel depuis leurs voyages dans les coins les plus éloignés de la terre.

Avec plus de 90 nationalités dans son QG, situé entre le palais royal et la petite sirène, Maersk est une société à caractère profondément international. Mais en même temps, elle reste étonnamment danoise. Cela se voit dans le garage à vélo à deux étages et équipé pour la recharge des vélos électriques, les douches et vestiaires ultra modernes, la salle de fitness ouverte 24/7, le kinésithérapeute mis à disposition au bureau à tout moment, le réparateur pour vélos présent tous les mercredis, la cantine bio ouverte matin midi et soir, les salles de squash et l’ensemble des clubs de sport pour les employés sponsorisés par la société. Chez Maersk, comme dans la plupart des grandes entreprises danoises, on ne badine pas avec le confort de ses employés.

Shiny, happy people ?

Avec un classement récurrent de citoyens les plus heureux de la terre et Copenhague toujours en tête des villes les plus agréables à vivre, il est vrai que l’on s’attache facilement au Danemark. Le chômage y est quasi inexistant ; un dialogue social efficace assure que les grèves ne sont envisageables qu’environ tous les quatre ans ; les bureaux sont vides dès 17 heures grâce à l’importance  accordée  à la vie familiale ; il très difficile de trouver des produits « non-bio » dans les supermarchés. Et la liste des points positifs pourrait encore être allongée !

Tout cependant n’est pas complètement rose au royaume du Danemark. Le parti xénophobe et nationaliste est passé en tête des sondages, le système scolaire empêche le redoublement des élèves et le niveau scolaire est par conséquent bas, le système des soins de santé entièrement gratuits ne fonctionne pas bien et conduit la plupart des grandes sociétés à offrir une assurance médicale privée et le taux d’alcoolisme des adolescents est extrêmement élevé et préoccupant.

Les Danois ont également gardé un côté viking omniprésent dans la société. Ainsi le franc-parler et le manque de diplomatie danoise n’apportent pas toujours de bonnes solutions dans un bureau international ou lors d’une sortie entre amis…

Ceci étant dit, en pédalant sur mon vélo, le long des lacs de Copenhague par une journée au froid glacial mais au soleil bien nordique, ce sont les sourires des autres cyclistes et le bonheur d’avoir du temps à consacrer à ma famille qui me font pédaler toujours un petit peu plus vite.