Avez-vous encore le virus jésuite ?

C’est avec grand intérêt que nous reprenons ici un extrait de la revue « on line » de la WUJA, World Union Of Jesuit Alumni, l’association mondiale des Anciens des Instituts Jésuites, http://wuja.org/fr/ où son président, Alain Deneef (ADS 1978), présente le message adressé par sa Sainteté le Pape François aux anciens élèves des Jésuites réunis à Guayaquil en Equateur au mois de novembre 2015.

Chers amis,

Veuillez trouver ci-joint un message délivré par vidéo aux anciens élèves des jésuites réunis à Guayaquil, en Equateur (11-13 Novembre, 2015) à l’occasion du congrès de la Confédération latino-américaine des anciens élèves de la Compagnie.

S’il vous plaît, gardez à l’esprit qu’il s’agit d’un message qui a été prononcé oralement et n’était pas initialement destiné à être publié.

Ce message (« Avez-vous encore le virus jésuite ? ») est une invitation forte à être ‘en tension créative’ dans notre monde aujourd’hui, à interroger les signes du temps et à s’élever contre toutes les formes d’extrémisme, de violence et d’injustice.

Je pense qu’il n’y a pas de meilleur moment pour le faire après les attaques terroristes à Istanbul, dans le Sinai, à Beyrouth, à Paris et à Bamako.

Que nos amis dans le monde soient assurés que les anciennes et anciens élèves du monde sont avec eux, en tant qu’êtres humains, en tant que citoyens, en tant que démocrates et en tant que chrétiens.

Bien amicalement.

Alain Deneef
Président
WUJA

«Vous avez toujours le virus jésuite ?»

Message du pape aux anciens élèves de la Compagnie de Jésus

«Chers Frères,

J’ai reçu cette lettre du père Gilberto Freire, qui me demande un message pour ce 16e congrès latino-américain des anciens élèves de la Compagnie de Jésus qui se déroule à Guayaquil, cette Guayaquil bien aimée, du 11 au 13 novembre de cette année.

Et on m’envoie quelques questions. J’ai pensé… parler aux anciens des jésuites me donne l’opportunité de dire ce qu’attendent le pape, la Compagnie de Jésus, l’Eglise, d’un homme ou d’une femme qui a étudié dans un collège ou une université jésuite.

Qu’attendre d’eux ? Quel doit être leur profil ? Quand se présente

à moi quelqu’un qui me dit : “J’ai étudié chez les jésuites”, je lui demande: “Tu as toujours le virus en toi, ou tu l’as déjà perdu ?”. Ceci veut dire : quel est le profil de celui qui a été formé par la Compagnie et que doit-il donner au monde d’aujourd’hui ? Comment doit-il agir ? Et en réfléchissant à la chose, je suis retourné à la source, aux Exercices spirituels, et je veux vous proposer à titre d’inspiration pour votre manière de faire, la Contemplation de l’Incarnation, au numéro 101 des Exercices. Ici, l’un ou l’autre d’entre vous doit penser : “Eh, le voilà qui vient nous faire un sermon”. Moi, je viens vous dire ce que je crois que chacun d’entre vous doit être et ce que je souhaite qu’il réalise, oui, parce que mon intention est de vous accompagner dans cette célébration et de vous aider.

Le jésuite, et par là-même celui qui a étudié avec lui, détient ainsi comme un héritage, il doit être en tension, continuellement en tension. En tension entre le ciel, la terre et lui-même. Il ne peut se cacher la tête, comme l’autruche, de la réalité de la terre.

Il ne peut se construire un monde isolé avec une religiosité ‘light’ face à la réalité de Dieu. Et il ne peut vendre sa conscience à la mondanité.

Ceci signifie qu’il y a des tensions : comment me situé-je en face de Dieu ? comment me situé-je en face du monde ? comment me situé-je face à l’esprit du monde que l’on me propose à tout moment ? Si donc vous répondez à ces trois questions, vous pouvez jauger jusqu’à quel point la formation de la Compagnie vous a pénétré ou jusqu’à quel point vous la tenez enfermée dans une armoire. Il faut l’en faire sortir, ou ce serait bien triste si vous ne vous en souveniez plus. Il me semble que comme prêtre, comme évêque, comme jésuite, c’est la meilleure contribution que je puis vous faire à l’occasion de ce congrès de la confédération latino-américaine des anciens élèves de la Compagnie.

Saint Ignace dans la Méditation de l’Incarnation nous met en tension en trois choses : d’un côté, il nous fait regarder le ciel: les trois personnes divines. D’un autre côté, il nous fait regarder la terre: les gens, les hommes, les pays, les situations. Et finalement, il nous fait regarder une personne: en l’espèce, Marie dans sa maison de Nazareth, et cette personne aujourd’hui, c’est chacun d’entre vous. Et il dit ceci : “Apportez la chose que je dois contempler”. Et de quoi s’agit-il ? Comment les trois personnes divines regardaient à travers la plaine, toute la surface du monde, pleine d’hommes. C’est-à-dire comment Dieu, regardant les hommes et les voyant tous descendre vers les enfers, parce qu’ils vivaient comme des païens, décide en son éternité que le Fils se fasse homme pour les sauver.

Puis, il continue : “et voir le lieu, voir la grande immensité et la surface du monde, sur lesquelles tant et tant de gens se trouvent.

De même, voir également ce que font ces gens. Les uns et les autres, au milieu d’une telle diversité, dans leurs habits et leurs gestes, les uns blancs et les autres noirs, les uns en paix et les autres en guerre, les uns en pleurs et les autres riant, les uns en bonne santé et les autres malades, les uns naissant et les autres mourant”. Ceci voulant dire : regarder la réalité comme elle est. C’est le second point. Et le troisième, c’est regarder la maison de Notre Dame à Nazareth. Et que fait Dieu ? Et que font les hommes?

Et Dieu décide d’envoyer son Fils pour sauver. Les hommes reçoivent le salut pour être sauvés de la cécité et des tragédies.

Et la Vierge dit ‘oui’. C’est curieux de voir, quand il décrit ce que disent les personnes, de voir comme ils parlent les uns avec les autres, comme ils jurent, blasphèment, comme ils se battent, ce qu’ils disent… Et c’est ce qui m’inspire à vous parler.

Vous, anciens élèves des jésuites, l’Eglise vous veut en tension. En tension entre la foi que vous professez, Dieu le Père, Fils et Esprit Saint ; qui envoie son Fils dans le monde et cette foi en tension avec ce qui se passe dans le monde. Ceci est un congrès latino-américain. Que se passe-t-il en Amérique latine ? Combien d’enfants ne vont pas à l’école parce qu’ils ne peuvent pas ? Combien d‘enfants n’ont pas d’alimentation suffisante, combien sont en mauvaise santé ?

Trois choses : les soins de santé, l’alimentation, l’éducation. Pensez à ceci. Pensez aux tragédies humaines, je ne veux pas prononcer les mots de tragédies sociales, mais plutôt humaines parce que chaque personne est un temple de la Trinité. Pensez aux tragédies humaines qui se passent en Amérique latine. Une zone à Buenos Aires me cause beaucoup de peine, une zone sur une des rives du fleuve. Il y avait là 36 restaurants les uns à côté des autres.

Ceux qui allaient y manger se faisaient véritablement extorquer, et on leur faisait payer une fortune. Et ces restaurants étaient pourtant toujours pleins. Au bout, il y avait une gare ferroviaire et immédiatement après un taudis, un bidonville, une favela. Et de l’autre côté la même chose.

Puisse cette image vous faire voir la tragédie qu’entraînent le manque de justice, le manque d’équité. Et parmi ces gens qui mangeaient là-bas, beaucoup étaient chrétiens, beaucoup croyaient en Jésus-Christ et se disaient catholiques, et peut-être avaient étudié dans des collèges catholiques. C’est un exemple, bien sûr.

Si vous avez en vous le ‘virus jésuite’, vous devez voir ce que vous dites à Dieu quand vous voyez cette inégalité, ce que vous dites à Dieu quand vous voyez l’exploitation des enfants au travail, l’exploitation des gens, ce que vous dites à Dieu quand vous voyez comment on ne prend pas soin de la terre et comment pour semer et planter on déforeste la terre et comment ceci nuit aux populations, ce que vous dites à Dieu quand les sociétés minières utilisent le cyanure ou l’arsenic pour extraire le minerai, ce qui nuit à la santé de tant de gens, de tant d’enfants, de tant d’adultes.

C’est ce que saint Ignace nous dit : “Regarder comme Dieu regardait la face de la terre, regarder tous ces hommes, les uns naissant, les autres mourant, les uns pleurant et d’autres riant, regarder la réalité… Comment êtes-vous en relation avec la réalité ? ou, autrement dit, comment vous transcendez-vous vous-même ? Etes-vous enfermé en vous-même ? Vous imaginez-vous la Vierge fermant sa porte pour ne pas recevoir l’appel de Dieu ? Vous ne pouvez pas vous l’imaginer ainsi. Mais, si vous êtes chrétiens, faites ce qu’elle a fait. Comment regardez-vous les hommes ? Avec quel regard ?

Le regard de votre confort, de votre tranquillité, d’un “Je ne veux pas de problème” ou le regard de votre portefeuille et comment regardez-vous Dieu ?, face à face ?, personne à personne ?, à qui parlez-vous? A un Dieu ‘à vaporiser’, diffus… ou parlez-vous à votre Père qui est votre Père et parlez-vous au Fils qui est le Fils et parlez-vous à l’Esprit-Saint que vous avez reçu dans le baptême.

Donc, je vous souhaite en tension. Et la vérité se donne toujours en tension, la vérité n’est pas tranquille, elle n’est pas cristallisée, elle est en tension, elle vous pousse à agir, elle vous pousse à changer, elle vous pousse à faire, elle vous pousse à imiter le Dieu créateur, rédempteur, sanctificateur, elle vous pousse à être humain.

Etes-vous en tension? Ou êtes-vous tranquille, confortable? du genre : «Je ne veux pas de problème». Dans ce congrès, je souhaite que vous vous posiez cette question : comment vis-je en tant qu’ancien élève de la Compagnie ce que saint

Ignace nous fait voir dans le Mystère de l’Incarnation? Comment vis-je? Suis-je en tension ou rien ne m’importe-t-il?

Bien, c’est ce que je me trouve à vous proposer. Je vous souhaite un bon congrès. Guayaquil est une belle ville, une ville que j’aime. Que ce congrès soit fructueux. Fructueux et concret pour le cœur de chacun d’entre vous, pour ceux avec qui vous travaillez et pour Dieu avec vous – comment mettez-vous Dieu au milieu de votre famille ? – Je demande au Seigneur de vous bénir, à la Vierge qu’elle prenne soin de vous et si vous voyez le père Paquito que vous lui donniez l’accolade de ma part. Que Dieu vous bénisse “

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Transcription : Père Guillermo Ortiz sj – Programmes en espagnol de Radio Vatican Traduit librement de l’espagnol :

«¿Todavía tienen el virus jesuítico?», Mensaje del

Papa a ex alumnos de la

Compañía de Jesús